Steven
« Ironiquement, alors que je pensais que ce serait un tremplin pour la suite, j’ai été recruté et licencié simultanément. »
Il a grandi sur des bases militaires, entre l’Italie, l’Allemagne et les États-Unis, au rythme des mutations de son père. Évincé du département américain du Commerce avant même d’avoir pu s’y installer, livreur Amazon entre deux stages avant d’intégrer le Parlement européen, Steven Atwood a appris très tôt que les trajectoires les plus ambitieuses se tracent rarement en ligne droite. Loin de l’avoir découragé, sa détermination est restée intacte.
Steven Atwood, stagiaire en affaires publiques européennes chez BOLDT BPI
Dans quel environnement avez-vous grandi ?
J’ai grandi dans un milieu militaire car mon père a longtemps servi au sein de l’armée américaine en tant que parachutiste avant d’intégrer le Département américain de la Défense puis l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Il a rencontré ma mère à Vicence, en Italie, alors qu’il y était stationné dans le cadre de ses fonctions. En raison de sa carrière, j’ai vécu de nombreux déménagements quand j’étais petit. À quatre ans, j’avais déjà déménagé trois fois dans différents États américains. On s’est ensuite installés quelques années à Naples, puis à Côme, avant de quitter l’Italie pour l’Allemagne afin de rejoindre une autre base de l’OTAN. J’avais une dizaine d’années. Ce n’est qu’à l’âge de 13 ans que je suis retourné à Vicence où je suis resté jusqu’à ce que je commence mes études universitaires. Entre temps, mes parents ont divorcé, ce qui a entraîné mon retrait des bases militaires. Comme je m’y suis construit, le changement a été assez brutal ; du jour au lendemain, il a fallu que je m’habitue à la vie civile. J’ai toujours dû apprendre à me faire de nouveaux amis au gré des déménagements et là, la plupart de mes camarades se connaissaient depuis l’école primaire.
En quoi cela a influé sur vos aspirations ?
J’ai toujours aimé l’histoire, la politique et les affaires étrangères. Adolescent, quand certains rêvaient de devenir chef d’État ou de gouvernement, moi je voulais devenir ambassadeur. Cela me paraissait bien plus accessible ! La question était : comment vais-je m’y prendre pour y arriver ? J’ai donc suivi un Bachelor of Science (BC) à Milan car le programme y était dispensé en anglais, ma langue maternelle, et le coût de la formation était bien plus abordable qu’aux États-Unis. J’ai ensuite poursuivi mes études à Washington, où j’ai rejoint l’Elliott School of International Affairs dans le cadre d’un Master of Arts (MA). J’ai fait ce choix pour plusieurs raisons. Je voulais renouer avec les États-Unis car le divorce de mes parents a aussi entraîné le « divorce » avec mes racines américaines. Et, sur le plan professionnel, je trouvais cela intéressant d’étudier sur les deux continents afin de pouvoir trouver un emploi d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique. Par ailleurs, les programmes de relations internationales de l’Elliott School comptent parmi les meilleurs au niveau mondial.
Je me suis spécialisé dans le domaine de la sécurité environnementale et énergétique après un déclic survenu pendant la pandémie de Covid. J’étais en Italie et j’ai assisté à une période de sécheresse massive au cours de laquelle d’importants fleuves et lacs étaient presque asséchés. Pour autant, personne ne semblait s’en soucier, ce qui m’a donné envie d’œuvrer à mon niveau.
Durant vos études, arrivez-vous à mettre en pratique vos nouvelles connaissances ?
Oui, j’ai pu réaliser plusieurs stages, d’abord au sein d’une société spécialisée en due diligence, qui était chargée d’effectuer un ensemble d’investigations devant mener, ou non, à la signature de contrats ou à l’acquisition d’entreprises, puis au sein de la Délégation de l’Union Européenne (UE) aux États-Unis. J’y ai rejoint la section en charge des défis mondiaux et de l’innovation, qui couvre de nombreux sujets, allant des partenariats internationaux à la santé publique, en passant par la recherche, l’innovation, le climat, l’énergie ou encore les terres rares. J’ai pu développer mon expertise sur les questions énergétiques, climatiques et environnementales.
Après l’obtention de votre diplôme, comment se passe votre intégration sur le marché du travail ?
La suite n’a pas été un long fleuve tranquille… En janvier 2025, j’ai été recruté par le département américain du Commerce en tant qu’agent chargé de l’application des mesures antidumping et compensatoires. Malheureusement, c’est la période à laquelle Trump a pris plusieurs décrets présidentiels [executive order] pour geler les recrutements. Ce secteur de la concurrence m’aurait éloigné des questions environnementales mais j’avais pris en considération la stabilité de l’emploi en candidatant. Dans la mesure où Donald Trump avait mis en place de nombreuses restrictions douanières durant son premier mandat, ce poste me semblait appelé à durer. Ironiquement, alors que je pensais que ce serait un tremplin pour la suite, j’ai été recruté et licencié simultanément. Je n’ai pas eu le temps de m’installer dans mes nouvelles fonctions et le département du Commerce n’a eu aucune marge de manœuvre.
En parallèle, il y a eu la création du Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE) ainsi que des licenciements massifs au sein du gouvernement fédéral, notamment de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Même certains think tanks licenciaient après avoir perdu leur financement public. Puis il y a eu l’incident au sein de l’Institut des États-Unis pour la paix (USIP), où Donald Trump a licencié des membres du Conseil d’Administration. Cela a été le coup de grâce. J’ai pris conscience qu’il n’y avait pas d’avenir professionnel pour moi aux États-Unis.
Comment avez-vous traversé cette période ?
En avril 2025, j’ai décidé de revenir en Italie pour effectuer un stage au sein du cabinet allemand Alber & Geiger, à la fois cabinet d’avocats et lobby. Après presque un an sans travailler, je voulais me remettre dans le rythme et acquérir de l’expérience. Sur le plan théorique, je connaissais certains aspects du fonctionnement de l’UE mais je manquais de pratique.
J’ai également repris contact avec des connaissances au Parlement européen. C’est l’une d’elles qui m’a permis d’intégrer l’équipe du député européen Brando Benifei pour un stage de six semaines à compter de janvier 2026, après un long processus de recrutement.
Durant la période transitoire entre la fin de mon stage chez Alber & Geiger et mon arrivée au Parlement, j’ai multiplié les démarches pour trouver un emploi à Vicence dans un secteur en lien avec mon profil. Sans succès. J’ai fini par travailler en tant que livreur de colis pour Amazon. Ceci dit, le salaire était tout à fait correct, il est même plus élevé que la gratification que je reçois aujourd’hui en tant que stagiaire !
Comment s’est passée votre arrivée au Parlement européen ?
Travailler au sein de l’équipe de Brando Benifei a été une expérience très enrichissante. L’équipe comptait plusieurs assistants parlementaires (APA), chacun ayant en charge un périmètre particulier, qu’il s’agisse d’intelligence artificielle (IA), de marché intérieur ou de commerce international. Deux APA géraient également sa logistique quotidienne : événements, réunions, déplacements etc.
Je suis surtout intervenu sur des tâches administratives car je n’avais pas les habilitations pour me rendre seul à des réunions. Ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir contribué à la rédaction d’un rapport sur les perspectives et défis présentés par une stratégie globale en matière d’IA pour le commerce de l’UE. Ce rapport a été adopté en séance plénière au Parlement en mai 2026.
De manière générale, le rythme était très soutenu. Même lorsque Brando se rendait à Strasbourg, nous devions nous assurer qu’il honorait tous ses rendez-vous, se rendait à toutes les réunions. Cela nécessitait beaucoup d’énergie et par conséquent, beaucoup de café !
Le plus grand défi, et aussi le plus intéressant, c’était de suivre le rythme. Le député recevait 200 e-mails par jour en moyenne : informations en lien avec l’ordre du jour du lendemain, documents à signer ou encore messages de groupes d’intérêts qui sollicitaient telle ou telle action de sa part. Cela nécessitait une vigilance accrue pour ne manquer aucun e-mail. Pour autant, j’ai adoré travailler au sein de cette institution, j’avais l’impression d’être au centre du monde. Tout allait à la fois très vite et très lentement. Le processus législatif européen est particulièrement long mais une fois à l’intérieur du système, on comprend pourquoi. J’étais au cœur des négociations, j’ai pu observer les dynamiques politiques, j’y ai pris un plaisir fou. Il y a tant de sujets sur lesquels s’exprimer, où il est possible de défendre une cause. On contribue à façonner la vie de 450 millions de personnes.
Pour des raisons budgétaires, je n’ai pas pu être recruté dans l’équipe à l’issue de mon stage et j’ai dû - une nouvelle fois - rechercher un emploi. Je travaille aujourd’hui chez BOLDT BPI, une entreprise dans le domaine des affaires publiques européennes, où je suis en stage jusqu’en octobre 2026.
En quoi consistent vos missions aujourd’hui et quelles sont vos aspirations pour demain ?
J’effectue principalement une veille de l’actualité européenne afin de rédiger des notes d’information en lien avec l’activité de mes clients. De temps en temps, j’assiste également à des événements au Parlement. J’aimerais avoir davantage de responsabilités mais je pense que cela viendra avec le temps. Je dois reconnaître que le rythme de travail et l’énergie de mon ancienne équipe me manquent.
Pour ce qui est de la suite, toutes les portes sont ouvertes ! Réintégrer l’équipe de Brando Benifei, rejoindre celle d’un autre député européen ou rester chez Boldt BPI, si l’opportunité se présente. Cela me permettrait de rester dans la « bulle européenne » comme on l’appelle ici. Chaque jour, j’acquiers de l’expertise dans différents domaines, notamment l’énergie et le numérique, un secteur en pleine expansion. Si on prend l’exemple des centres de données, cela a des implications à de nombreux niveaux, qu’il s’agisse des énergies renouvelables ou encore des infrastructures de réseau - il y a d’ailleurs un paquet « Réseaux européens » en cours d’élaboration.
Et quel serait votre emploi idéal?
Sans hésitation, ce serait celui de Commissaire européen à l’Énergie et au Logement. Même si je ne doute pas que le poste est entre de bonnes mains en la personne de Dan Jørgensen, je suis certain que j’y arriverais !
Un jour peut-être…