Morgane
« Il ne faut jamais faire de promesses au patient, ce n’est pas parce que la loi lui reconnaît un droit qu’il l’obtiendra. »
Assistante sociale au sein du Centre des maladies infectieuses (MIA) de Bruxelles, Morgane Bataille accompagne des patients en situation d’extrême précarité. Face à des systèmes complexes et des droits qui ne s’obtiennent pas toujours, cette militante du quotidien cherche inlassablement des solutions en ouvrant une porte, puis une autre, puis encore une autre, sans relâche.
Morgane Bataille, assistante sociale au sein du Centre des maladies infectieuses (MIA) du CHU Saint-Pierre de Bruxelles
Est-ce-que vous pourriez revenir sur ce qui vous a conduit au choix de devenir assistante sociale ?
Depuis toute petite, j’ai toujours été proche de l’humain, j’ai toujours voulu aider. J’ai des souvenirs de moi dès la primaire où je prêtais main-forte aux institutrices. Plus tard, quand s’est posée la question de mon orientation, vers 17 ans, je savais que je voulais être au contact des gens mais je n’avais pas d’idée précise en tête. À la fin du secondaire [lycée], je me suis rendue dans un centre d’information et d’orientation à Louvain-la-Neuve ; après discussion avec un conseiller, il m’a été recommandé de suivre un bachelier [licence] d’assistante sociale, qui a l’avantage d’ouvrir des portes. Les enseignements y sont très généralistes, ce qui permet de se spécialiser dans un second temps, soit dans le cadre d’un master, soit par la pratique professionnelle. Comme je ne savais pas exactement ce que recouvrait le métier, cela me laissait le champ des possibles.
Mes trois années d’études m’ont beaucoup plu, aussi bien sur le plan théorique que pratique, grâce aux stages. Nous avions des assistants sociaux qui effectuaient également des interventions pour nous expliquer la réalité de leur métier. Cette transmission m’a beaucoup inspirée, ce qui m’a encouragée à poursuivre avec un second bachelier pédagogique afin de pouvoir enseigner la formation sociale auprès d’un public adulte. Qui plus est, à cette époque, je n’avais que 20 ans et j’estimais ne pas avoir la capacité de gérer tout ce que peut vivre une assistante sociale au quotidien.
À la fin de ce second bachelier, j’ai commencé à travailler en tant qu’assistante sociale au sein du CHU Brugmann et en parallèle, j’ai poursuivi un Master en sciences du travail en cours du soir. Il s’effectue normalement en deux ans mais j’ai obtenu une dérogation compte tenu de mon travail à temps plein pour l’étaler sur quatre ans. Je l’ai obtenu en juin 2021, ce qui me permet de pouvoir enseigner en parallèle de mon métier d’assistante sociale.
S’agissant de ma pratique, comme je ressentais une frustration liée au manque de suivi de long terme des patients, j’ai effectué cette même année une demande de mobilité au sein du CHU Saint-Pierre, qui ouvrait un poste au Centre d’Étude et de Traitement de l’Immunodéficience (Cetim), devenu le centre des maladies infectieuses (MIA) depuis.
Comment décririez-vous votre quotidien aujourd’hui ?
Le métier recouvre des réalités très différentes en fonction du lieu où on l’exerce. Le centre MIA est un centre de référence sur le Virus de l’Immunodéficience Humaine (VIH) en Belgique. Il accueille essentiellement des personnes en très grande précarité. Ma priorité, c’est l’accès au soin pour le patient. Cela passe par son assurabilité. Or, cet accès au soin est imbriqué dans d’autres problématiques telles que l’accès au revenu, au logement ou encore le droit au séjour.
La plupart de mes patients sont atteints du VIH mais le centre prend en charge également les autres Infections Sexuellement Transmissibles (IST) ainsi que les cas de tuberculose complexe. Ces maladies infectieuses peuvent nécessiter un suivi allant de quelques semaines à toute une vie. J’accompagne certains de mes patients depuis mon arrivée en 2021, même si la densité des rencontres évolue avec le temps en fonction des besoins. Les patients atteints du VIH bénéficient d’une prise en charge globale en vertu d’une convention que nous avons avec les mutuelles. Peu importe leurs questions, nous avons un devoir d’information, ce qui implique de les réorienter vers le service compétent le cas échéant.
Au quotidien, j’alterne entre des permanences téléphoniques et physiques, où il s’agit le plus souvent de remplir des documents administratifs avec les patients, et des rendez-vous, où je traite des situations plus complexes. Qu’il s’agisse d’une demande de logement social, de regroupement familial ou d’inscription dans une mutuelle - obligatoire en Belgique -, je peux être amenée à traiter des sujets très divers en une seule journée.
Que la situation du patient soit en règle ou non au moment où je les reçois, je programme aussitôt les rendez-vous avec le médecin. Ensuite, au moment de l’émission de la facture, ma mission c’est d’aider le patient à la régler afin qu’il puisse se concentrer sur sa santé.
Justement, vous parlez de factures, de quelles sommes parle-t-on ?
Il y a d’importantes disparités en fonction des maladies infectieuses. Certaines IST se traitent en deux semaines, pour une dizaine d’euros d’antibiotiques. D’autres, comme le VIH, exigent un traitement à vie autour de 800 € par mois en moyenne. Quant aux hépatites, le prix de certains traitements peut monter jusqu’à 30 000 € au total. Comme je l’expliquais, mon rôle en tant qu’assistante sociale c’est de faire preuve de créativité et de trouver des solutions afin que le patient n’ait pas à débourser ces sommes. L’expérience permet d’acquérir une fine connaissance du fonctionnement des systèmes de santé des pays d’origine des patients - en fonction, les solutions envisagées peuvent varier. Par ailleurs, la première chose que l’on m’a demandée lorsque j’ai commencé à travailler a été de connaître le tissu associatif bruxellois.
Même si cela ne permet pas de répondre à l’ensemble des besoins, il faut aussi préciser que le centre reçoit des échantillons de traitement de la part des firmes pharmaceutiques. Ce sont les médecins de l’hôpital qui en font la demande, en arguant de l’état d’extrême précarité de la patientèle.
Quelles sont les principales difficultés qui se posent dans l’exercice de votre métier ?
Le gouvernement bruxellois, en place depuis le début de l’année 2026, a mis un temps considérable à se former. En conséquence, de nombreuses aides financières n’ont pas été versées aux associations. Certaines ont dû fermer tout ou partie de leurs services. Cela a rejailli sur notre accompagnement dans la mesure où certaines solutions que l’on pouvait actionner ont disparu, ce qui a été particulièrement difficile à vivre.
Par ailleurs, des réformes interviennent régulièrement, ce qui nécessite de notre part un temps conséquent dédié à la lecture et à la compréhension de ces textes et de leurs impacts. Il y a notamment eu une réforme du chômage en début d’année, ce qui a nécessité de réassurer de nombreux patients. À titre personnel, je me donne pour mission d’arriver à maîtriser au mieux ces nouveaux textes afin d’offrir le meilleur accompagnement à mes patients. Pour autant, nous sommes très impactés par les changements de politiques au sein du CHU. Parfois, nous menons de réels combats. Récemment, notre médecin-chef a été entendue par le Parlement fédéral au sujet d’une réforme qui engendrait, selon nous, une dégradation dans la prise en charge de la patientèle. Cela n’a pas permis de faire barrage au texte mais nous espérons éviter de nouvelles mesures similaires.
Qu’est-ce-qui vous anime le plus dans votre métier ?
Ce sont les échanges avec mes collègues. J’évolue au sein d’une équipe pluridisciplinaire composée d’assistants sociaux, de psychologues, d’infirmiers ou encore de diététiciens. C’est une immense force, aussi bien pour le patient qui bénéficie d’une prise en charge globale et de conditions optimales pour se sentir en confiance, que pour nous, qui pouvons nous appuyer les uns sur les autres. Certaines journées sont très difficiles, notamment quand on fait face au décès d’un patient. Dans pareil cas, le fait de pouvoir en parler à l’équipe permet de ne pas se sentir seul. Cela solidifie également nos relations.
Sur l’aspect émotionnel, cela arrive que des refus de séjour me mettent particulièrement en colère. Néanmoins, mon bachelier m’a très bien préparée sur cet aspect afin de ne pas ramener le travail chez moi. Cette mise à distance est indispensable, sinon l’arrêt de travail est un vrai risque.
Dans notre relation avec le patient, cela implique de le mettre en garde en lui expliquant que l’on va actionner tous les moyens possibles afin de résoudre sa problématique mais sans garantie de résultat. Nous ne sommes pas des sauveurs. Par ailleurs, on travaille « avec » le patient et non « pour » le patient. Je me rappelle très bien de cette phrase que m’a dite l’un de mes collègues à mon arrivée au centre : il ne faut jamais faire de promesses au patient, ce n’est pas parce que la loi lui reconnaît un droit qu’il l’obtiendra. Cela pose tout de suite le cadre.
Heureusement, les jours où j’arrive à débloquer certaines situations, cela me rend très heureuse. Par ailleurs, même si c’est au psychologue d’entendre le vécu du patient, il arrive que certains patients se confient. Parfois, cette seule position d’écoute suffit à les apaiser. Même si je n’ai pas trouvé de solution à leur problème, j’ai un « merci » de leur part.
De manière générale, on s’attache à ne pas traiter les patients comme des numéros, on les prend en considération en tant qu’humains. Malheureusement, avec la digitalisation, les opportunités pour eux de discuter physiquement avec de vrais personnes s’amenuisent et beaucoup de patients souffrent de cette situation.
Dans ce contexte, quelles sont les qualités indispensables dont vous devez faire preuve ?
La première c’est la curiosité. Comme je l’expliquais, il est nécessaire de rechercher toutes les options offertes au patient afin de l’aiguiller au mieux. Il faut savoir être inventif. Cela nécessite aussi d’être dans l’empathie par rapport aux situations que traversent les patients. Là encore, la plupart d’entre eux sont dans une situation d’extrême précarité. Enfin, la persévérance et la ténacité font aussi partie du quotidien ! Quand une porte se ferme, il faut en ouvrir une autre puis encore une autre. Même si l’administratif fait partie du métier, nous sommes avant tout des militants prêts à se battre pour nos convictions, à l’image de notre médecin-chef.