Célia
« Pour moi, il est inconcevable de contraindre une personne à poursuivre sa grossesse si elle n’est pas désirée. »
Célia n’a pas choisi le militantisme, il s’est imposé à elle après des années de pratique au planning familial de Bruxelles. Ce qui devait être « une mission en santé comme une autre » est devenu un combat quotidien en faveur du droit des femmes à disposer de leur corps. Malgré une hostilité croissante envers son métier, elle garde une ligne intangible : dans son bureau, seul compte le besoin de la patiente.
Célia Roman Tomas, infirmière en santé communautaire (à gauche), aux côtés d’Hilde Matthijs, infirmière sociale, qui l'a recrutée en 2014 (à droite)
Pourquoi avoir choisi d’exercer dans le secteur de la santé ?
Dans mes souvenirs, j’ai toujours voulu être infirmière. Ma mère était aide-soignante donc cela a probablement influencé mon choix. Cela venait dans le prolongement de compétences que j’avais, comme l’empathie et le fait de prendre soin des autres. Et plus largement, il y a sans doute eu l’influence du genre dans les métiers vers lesquels on me projetait. J’ai un temps envisagé la sociologie, matière qui m’a toujours passionnée pour ce qu’elle dit de l’influence du milieu social sur l’humain. Mais mes parents n’étaient pas convaincus, faute de débouchés. À l’inverse, le métier d’infirmière était suffisamment large pour que je puisse m’y épanouir. J’ai donc suivi un bachelier [licence] d’infirmière et à l’issue des trois ans, j’ai suivi une spécialisation d’un an en santé communautaire, ce qui m’a permis d’étudier la sociologie de la santé et plus spécifiquement les thématiques liées à l’éducation et à la prévention.
Après mes études, j’ai commencé par effectuer des missions de soin à domicile dans des quartiers précaires puis à exercer en tant qu’infirmière scolaire. Cela m’a permis de tester plusieurs pratiques afin de voir ce qui me plaisait. Puis il y a eu une offre d’infirmière en santé communautaire à pourvoir au City Planning de Bruxelles. Il y avait peu d’informations mais l’offre faisait état « d’éducation à la santé », ce qui a immédiatement suscité mon intérêt. J’y suis depuis douze ans maintenant !
Lors de l’entretien, je me souviens que la question de l’avortement a été abordée ; on m’a demandé si c’était un problème pour moi, ce qui n’était pas le cas. À l’époque, j’avais l’innocence de penser que l’avortement n’était un problème pour personne mais une mission en santé comme une autre. Je n’ai pas intégré le planning familial par militantisme, je ne me savais même pas militante à ce moment-là, c’est avec le temps que je le suis devenue. La santé des femmes, et plus spécifiquement la thématique complexe de l’avortement, est alors devenue un sujet central pour moi.
Cela m’a conduite à suivre un master en études de genre en 2019, que j’ai échelonné sur trois ans afin de pouvoir continuer à travailler. Je souhaitais mieux comprendre ma position thérapeutique et continuer à me déconstruire afin d’accompagner au mieux mes patientes. Je me suis rendue compte que mon métier était en lien direct avec l’évolution de la société, ce qui le rend d’ailleurs aussi passionnant.
L’avortement étant une pratique clivante, quel est l’impact sur votre quotidien ?
J’ai rapidement remarqué que ma profession suscitait la controverse. Quand je suis amenée à m’exprimer sur mon métier, autour de moi les langues se délient. Tout le monde a un avis sur la question : du simple « je ne comprends pas » à « uniquement en cas de viol » en passant par « oui mais il ne faut pas exagérer, pas plus de deux fois dans une vie ». Il y a énormément de normes sociales et de jugement en la matière.
Et ces injonctions, je les constate également dans ma pratique. En Belgique, depuis une loi du 15 octobre 2018, les professionnels de santé qui refusent de pratiquer l’avortement ont l’obligation de rediriger la patientèle vers une structure adaptée, mais avant ce n’était pas le cas. Certaines patientes arrivaient avec un parcours de soin où des gynécologues, des médecins traitants retardaient volontairement le processus, leur demandaient de revenir écouter l’activité cardiaque du fœtus, regarder l’échographie et tenaient des discours moralisateurs. Cette absence de neutralité est intolérable, c’est à la patiente de choisir ce qu’elle veut pour sa vie. Le discours médical gynécologique est encore vecteur de valeurs sociales et familiales hétérocentrées aujourd’hui. Certains professionnels ont des idées arrêtées sur le nombre d’enfants qu’une femme doit mettre au monde. Pour moi, il est inconcevable de contraindre une personne à poursuivre sa grossesse si elle n’est pas désirée. Les enfants à naître, quand ils sont choisis, sont sacrés. La maternité, quand elle est choisie, est sacrée. En revanche, à partir du moment où elle est imposée par un système patriarcal sexiste, pour moi ce caractère sacré disparaît.
Sur ce point justement, j’ai pris conscience au fur et à mesure de mes consultations, de l’existence d’une pression à la fois verticale - juridique et culturelle - et horizontale, à travers les compagnons et les partenaires sexuels. Les femmes sont étriquées de toutes parts, c’est ce constat qui m’a rendue militante féministe.
Intervenez-vous sur d’autres sujets ?
Oui, j’interviens également sur les sujets d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle, parfois en collaboration avec des gynécologues. J’assure des rendez-vous individuels mais aussi des sessions de groupe, souvent à destination de femmes précarisées. Je m’occupe également de la pilule du lendemain, des tests de grossesse et de dépistage. J’essaie également de détecter les cas de violences intrafamiliales, conjugales et sexuelles. Sur ce dernier point, on travaille main dans la main avec le Centre de Prise en charge des Violences Sexuelles (CPVS), avec qui nous partageons les locaux.
Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre travail avec les patientes ?
La meilleure partie du métier, c’est de ressentir un soulagement de la patiente. Ce qui me plaît, c’est de pouvoir utiliser toutes mes cartes : je suis une infirmière en santé communautaire mais j’ai aussi des connaissances spécifiques grâce à mon master en études de genre.
Que ce soit en soins infirmiers ou en santé communautaire, on nous apprend à tenir compte du besoin de la patiente. Il n’y a pas d’état de santé idéal à atteindre, il s’agit de comprendre son objectif de soins. Quand une de mes patientes me demande ce que je ferais à sa place, je lui réponds que c’est elle la mieux placée pour savoir ce qui est juste pour elle. Mon rôle c’est de poser des options sur la table et de rechercher la « santé » au sens de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), à savoir un état de complet bien-être physique, mental et social.
Grâce à mes études, quand mes patientes ressentent un sentiment de culpabilité, je suis capable de leur expliquer d’où il vient. En cas d’échec contraceptif, j’interroge : ne peut-on pas en vouloir aux firmes pharmaceutiques ? Aux hommes qui restent étrangers à la contraception ? Au sexisme qui culpabilise les femmes d’être libres de leur corps ? Ce discours soulage souvent les patientes.
Certaines me disent d’entrée « moi, je suis contre l’avortement ». Je clarifie alors les choses : être pro-avortement, ce n’est pas vouloir que toutes les femmes avortent, c’est défendre leur droit d’y accéder, dans de bonnes conditions, dès lors qu’une grossesse n’est pas désirée. Je précise aussi - pardon pour le vocabulaire - que je ne suis pas là pour les faire chier. Je suis là pour les accompagner quel que soit le besoin, sans culpabilisation et dans une absence totale de jugement. Si elles ont envie de parler, elles parlent. Si elles n’ont pas envie de parler, elles ne parlent pas. Parfois, elles ressentent le besoin de se justifier, parfois on parle de sujets très futiles, qu’il s’agisse de séries télévisées ou du dernier reportage Netflix que l’on a regardé.
La consultation psychosociale c’est tout un art. On part parfois dans tous les sens mais in fine, une fois que l’on a réussi à créer l’alliance thérapeutique, l’objectif de soins est atteint.
On collabore également avec d’autres professionnels de santé, qu’il s’agisse du service de gynécologie obstétrique, des travailleuses médico-sociales de l’Office de la naissance et de l’enfance, de psychologues, de notre juriste ou de services externes. L’avortement est souvent la pointe de l’iceberg, il révèle une situation familiale ou socioéconomique complexe. Cette collaboration permet ainsi de créer un filet de sécurité autour des patientes, dont l’âge va de 13 à 49 ans et dont le seul point commun est d’avoir un utérus fertile. Pour le reste, elles ont toutes des récits différents.
Qu’est-ce-qui est le plus compliqué à gérer au quotidien ?
Je dirais que c’est le sentiment d’impuissance. Parfois j’aimerais pouvoir aider davantage mes patientes, notamment sur la question compliquée du logement, qui pèse directement sur les violences subies et sur les choix liés à la maternité. Certains centres dédiés aux femmes victimes de violences ont des listes d’attente, d’autres saturent complètement. Parfois, je ne sais pas si ma patiente aura une place pour dormir le soir.
Avez-vous en tête des situations qui vous ont particulièrement marquée ?
Oui, bien sûr. J’ai vu des cas de violences inimaginables où je suis sortie d’ici dévastée, sans même savoir à qui en parler car c’est parfois compliqué d’en faire part à sa propre famille ou à ses amis. Dans certains cas, le meilleur moyen de décompresser, c’est d’aller dans un bar avec les collègues car elles savent ce que vous vivez. On en rit avec un humour noir mais cela permet de prendre de la distance par rapport à des situations dramatiques.
À l’inverse, on a aussi des situations très touchantes : certaines patientes reviennent nous voir des années après avec leur bébé en nous disant « à l’époque, je n’en étais pas capable et je vous remercie pour votre prise en charge mais aujourd’hui, je le suis, j’ai pu accueillir mon enfant sereinement et je suis heureuse de vous le présenter ».
Il y a parfois des situations très drôles. Je me souviens d’un fou rire avec une patiente enceinte de six semaines qui est venue accompagnée de sa sœur, sur le point d’accoucher. Je me revois les faire entrer dans mon bureau, laisser un silence afin de leur permettre de s’installer. La patiente me dit alors « c’est pour moi ». Je regarde sa sœur et lui réponds « oui j’imagine, sinon cela aurait été un peu trop tard ». Sa sœur a alors éclaté de rire, ce qui entraîna un fou rire général. Je n’ai jamais autant ri que cette fois-ci.
Selon vous, quelles qualités faut-il pour exercer ce métier-là ?
Il faut savoir remettre en question ses propres pratiques et rester en veille constante, aussi bien sur les nouvelles procédures que sur la sociologie de la santé. Entre 2012, à la sortie de mes études, et aujourd’hui, mon savoir a évolué avec la société. Sur une thématique comme celle de la santé des femmes, on ne peut pas se déconnecter des réalités sociales.
Il est aussi crucial d’intégrer que ce qui est bon pour soi n’est pas nécessairement bon pour sa patientèle.
Depuis que vous avez commencé à travailler au sein du planning familial, avez-vous constaté un changement dans vos conditions d’exercice ?
Au niveau international, le droit à l’avortement s’est fragilisé, notamment aux États-Unis, avec l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade de 1973 par la Cour Suprême en 2022. Cet arrêt accordait aux américaines le droit d’avorter dans tout le pays ; désormais, il appartient à chaque État d’autoriser, ou non, l’avortement sur son territoire. Compte tenu de l’influence des États-Unis, je crains que cela ait une incidence ici en Europe.
Au sein du planning familial en particulier, j’ai le sentiment que l’on reçoit davantage d’emails des autorités nous demandant de rendre compte de nos activités. Les contrôles se sont intensifiés, notamment pour vérifier l’application du délai de six jours qui doit s’écouler entre la première consultation et le jour de l’intervention en cas d’avortement. Je constate également un regain d’hostilité face à notre militantisme pro-IVG. Les centres comme le nôtre subissent des attaques de personnes pro-vie, reçoivent davantage de menaces, certaines façades sont même vandalisées. Je n’explique pas trop ce phénomène. Peut-être est-ce en raison de l’importance croissante des mouvements conservateurs et de la polarisation de la société sur un nombre croissant de sujets : soit on est « pour », soit on est « contre », mais la mesure se fait plus rare, le débat se fait plus rare. Cela s’explique peut-être également par l’influence des réseaux sociaux, qui laissent place aux formats courts et aux opinions tranchées.
Si vous voulez mon avis, au lieu de s’attarder sur nos différences, on devrait s’intéresser davantage à ce qui nous rallie car on partage tous un socle commun.
Par rapport à l’évolution de votre métier, avez-vous des attentes particulières ?
J’aimerais qu’il continue d’exister ! J’aimerais aussi que le droit à l’avortement reste accessible et que l’on ne bascule pas dans une forme de dystopie à l’image de la série « La servante écarlate », où les femmes perdent le contrôle de leur propre corps.