Soraya

« Peu importe ce que je traverse, je dois le laisser chez moi et venir avec toute l’énergie nécessaire pour ma patiente car c’est son moment à elle. »

Elle a grandi sans savoir exactement vers quel métier se tourner, avec toutefois une volonté : être utile et œuvrer pour les femmes. Aujourd’hui, Soraya est sage-femme au CHU Saint-Pierre de Bruxelles, celui-là même où elle est née. Entre joie et deuil, légèreté et urgence, elle a fait de l’empathie son outil le plus précieux.

Soraya Hamdi

Soraya Hamdi, sage-femme

Comment s’est effectuée votre orientation vers le secteur de la santé ?

Après l’obtention de mon CESS [Baccalauréat], je ne savais pas vers quoi m’orienter. On nous demande assez tôt de choisir notre avenir professionnel mais la réalité, c’est que l’on est mal informés. Néanmoins, j’ai toujours eu envie d’avoir une activité où je puisse aider les autres et je ne me voyais pas derrière un ordinateur. J’ai pensé au professorat puis au médical ou au paramédical. J’ai effectué plusieurs tests de personnalités, plus ou moins probants, à l’occasion de salons dédiés à l’orientation. Je savais par ailleurs que je ne souhaitais pas suivre de longues études et j’ai finalement procédé par élimination en listant mes critères : me sentir utile, exercer un métier autour de la femme et obtenir un diplôme polyvalent car je me savais rapidement capable de m’ennuyer. C’est comme cela que j’ai identifié le métier de sage-femme, dont le double diplôme me permettait d’exercer également en tant qu’infirmière. 

Je me souviens de la réaction mitigée de ma mère quand je lui ai annoncé. Pour elle, il n’y avait que deux métiers qui vaillent : avocat ou médecin ! Mais elle m’a finalement soutenue dans ma démarche. Par la suite, au détour d’une discussion avec ma grand-mère, j’ai appris que sa propre grand-mère était accoucheuse au village. Peut-être y a-t-il un lien avec mes propres aspirations. 

Durant mes quatre années d’études, j’ai aimé la théorie mais ce sont surtout les stages qui m’ont confirmé que ce métier me correspondait. Et pourtant, j’ai toujours en tête le discours d’une professeure, à l’issue de ma première année, qui nous avait annoncé que  la filière était engorgée et que nous n’aurions pas d’emploi à l’issue de notre formation. Heureusement que je ne l’ai pas écoutée ! Une fois mon diplôme obtenu, j’ai effectué quatre mois en tant que sage-femme intérimaire puis j’ai obtenu un contrat de remplacement de trois mois en 2017 au sein du CHU Saint-Pierre, où j’exerce encore aujourd’hui. Et pourtant, ce n’était pas écrit. C’est une amie française qui avait obtenu un entretien pour ce remplacement mais elle a finalement décidé de rentrer en France. J’ai saisi cette occasion pour me présenter à l’entretien à sa place et j’ai obtenu le poste. 

En tant que sage-femme, quelles sont les différentes missions que vous exercez aujourd’hui ?

Je suis au service du bien-être de la femme dans sa globalité, et pas uniquement de la femme enceinte.

La sage-femme intervient à tous les stades, en commençant par le stade préconceptionnel lorsque le désir d’enfant est là. On traite les sujets liés à l’alimentation et à la fertilité. On intervient aussi dans les parcours de procréation médicalement assistée (PMA) le cas échéant.

Une fois que la femme est enceinte, commence le stade prénatal : cela inclut la partie médicale mais également l’accompagnement à la naissance, la préparation à l’allaitement et à l’accouchement.

Vient ensuite l’accouchement. Là, il s’agit essentiellement de gérer la douleur. En effet, en tant que sages-femmes, nous sommes les maîtresses de la physiologie, ce qui signifie que nous gérons les cas où aucun problème n’est à signaler. Pour autant, nous sommes également formées à la pathologie et travaillons aux côtés des gynécologues-obstétriciens. À l’hôpital, les patientes sont classées en fonction de leur pathologie, du niveau 1 au niveau 3. Une patiente de niveau 1 peut être suivie intégralement par une sage-femme alors qu’un niveau 3 nécessite le suivi d’un gynécologue-obstétricien ; il peut s’agir de patientes polytoxicomanes ou drépanocytaires par exemple. Contrairement aux idées reçues, l’absence de médecin dans un parcours de grossesse signifie qu’aucune complication ne s’est présentée.

Enfin, après l’accouchement, nous prenons en charge la maman, son bébé ainsi que toute la sphère du couple et de la parentalité. Cela inclut les aspects liés à la contraception mais aussi l’environnement et la partie émotionnelle. Il y a de belles histoires où la maman est bien entourée, mais il y a aussi des histoires plus compliquées : logement inadapté, entourage toxique, voire violences intrafamiliales. Les situations les plus complexes sont anticipées dans le cadre d’un parcours prénatal personnalisé (PPP) qui permet de déceler ce type de difficultés. Par ailleurs, nous travaillons avec l’association Aquarelle qui prend en charge certaines patientes issues de l’immigration, vivant dans une grande précarité et ne disposant pas de sécurité sociale.

Au regard de vos nombreuses responsabilités, à quoi ressemble votre quotidien ?

Justement, je n’ai pas vraiment de journée type car je travaille à temps plein à l’hôpital mais j’interviens également à l’extérieur dans deux cabinets distincts en tant que sage-femme libérale. 

À l’hôpital, j’interviens en journée au stade prénatal pour effectuer le suivi de grossesse et élaborer des parcours prénataux personnalisés. Une fois par mois, j’anime également une séance d’information sur l’accouchement. Je travaille aussi la nuit en salle d’accouchement, plutôt en fin de semaine. J’aime beaucoup travailler de nuit car l’atmosphère est plus calme, il y a moins d’administratif à gérer et les femmes se confient davantage sur ce qu’elles traversent, ce qui permet de tisser un lien plus profond avec elles. 

Dans mon activité libérale, j’effectue deux matinées par semaine des soins à domicile, de la préparation à la naissance et du suivi de grossesse. 

Plus récemment, j’ai également fait le choix de me former à la sexologie afin de pouvoir prendre en charge certaines pathologies telles que le vaginisme ou la dyspareunie ainsi que des problématiques autour du désir dans le couple après l’arrivée de l’enfant.

On l’a vu, vous êtes confrontée à des situations parfois compliquées. Quelles sont les principaux défis que vous rencontrez ? 

Le principal, c’est celui de savoir adapter son comportement à chaque situation. Lorsque j’effectue des visites, je peux rentrer dans une première chambre où une maman vient d’accoucher de son quatrième enfant, sans aucune difficulté. L’atmosphère est légère, la maman est joviale, ce qui laisse place aux rires et aux éclats de voix. Puis, dans la chambre à côté, il y a une maman qui vient de perdre son bébé à trente semaines, ce qui nécessite de ma part une adaptation rapide et de l’empathie afin d’adopter la bonne attitude face à l’épreuve qu’elle vit. 

De la même manière, lorsque je suis en consultation, je dispose de 25 minutes par patiente. Pour les patientes qui sont à l’heure au rendez-vous et qui n’ont pas de problématiques particulières, cela ne pose pas de difficultés. Pour celles qui viennent avec leurs enfants, faute d’avoir pu trouver un mode de garde, cela rend plus difficile la possibilité d’avoir un vrai échange. Pour celles qui me font part de violences conjugales, je dois rester dans mon rôle de sage-femme tout en étant à leur écoute et en capacité de les aiguiller, tout cela dans les 25 minutes qui me sont accordées. Dans ce cas précis, ce n’est pas toujours simple.

Par ailleurs, les restrictions budgétaires rendent plus difficiles l’exercice de notre métier. Le nombre d’accouchements a diminué, ce qui a entraîné la fermeture de vingt lits, la fusion entre les services de maternité et de grossesses à risques ainsi que la diminution du nombre de sages-femmes. Malgré cette rationalisation, nous devons maintenir un certain standing dans les soins. Or, il arrive qu’il y ait un manque de matériel ou qu’une défaillance ne puisse pas être traitée, faute de moyens financiers suffisants. Pour prendre un exemple, nous n’avons que trois tensiomètres pour l’ensemble du service. Par ailleurs, sur dix accouchements, seuls deux ou trois sont physiologiques. Et même ceux-là nécessitent une attention particulière. Lorsque l’on met à jour le dossier des patients, nous devons prêter une vigilance accrue au choix des mots car ils bénéficient d’un accès à leur dossier. Afin de limiter le risque de mauvaise interprétation, il faut adapter son vocabulaire car on ne s’adresse pas à des professionnels de santé.

Comment percevez-vous l’évolution de votre métier ?

Selon moi, le métier de sage-femme n’est pas reconnu à sa juste valeur en Belgique. Nous sommes limitées dans nos compétences et il y a encore encore une grande méconnaissance autour de notre métier. Beaucoup de patients pensent qu’ils seront mieux pris en charge par un médecin alors que ce n’est pas le cas. Comme je l’indiquais, le gynécologue-obstétricien n’intervient qu’en cas de pathologie.

Il y a également certaines incohérences comme le fait que le prix d’une consultation chez une sage-femme libérale et celui d’une consultation chez un gynécologue-obstétricien pour une grossesse physiologique va du simple au double. De la même manière, en cas de déplacement au domicile d’une patiente qui vient d’accoucher, vous ne facturez qu’un seul patient alors que vous avez également pris en charge son bébé.

Face à une situation financière compliquée dans le secteur de la santé, nous aurions tout intérêt à remettre les soignants de première ligne que sont les infirmières, les sages-femmes et les généralistes, au cœur de la prise en charge.

Face à ces épreuves, quelles sont les qualités indispensables propres au métier de sage-femme ?

À mes yeux, c’est avant tout un mélange d’empathie et de professionnalisme. Il est crucial de toujours avoir en tête que l’on a une personne en face de soi qui vit quelque chose d’unique. Même s’il s’agit de la dixième consultation de ma journée, la patiente vit son unique rendez-vous mensuel avec sa sage-femme. Peu importe ce que je traverse, je dois le laisser chez moi et venir avec toute l’énergie nécessaire pour ma patiente car c’est son moment à elle. Cette capacité à se mobiliser pleinement s’acquiert avec l’expérience. On ne peut pas se permettre d’être désagréables. Les patients se souviennent de votre visage, de la manière dont vous les avez regardés, du ton de votre voix. Si une patiente m’appelle à minuit parce que son lit est cassé et que je suis dans l’impossibilité de lui trouver une solution au vu de l’heure tardive, je dois rester courtoise et polie même si j’ai déjà demandé trois fois à ce que ce lit soit réparé et que je suis agacée par cette situation. 

Ces derniers temps, nous faisons face à de nouvelles problématiques. De plus en plus de personnes utilisent l’intelligence artificielle et viennent à leur rendez-vous avec un diagnostic par rapport à leur propre situation. Elles pensent ainsi avoir les connaissances nécessaires et exigent parfois la réalisation de certains types d’actes. Cela nécessite beaucoup de pédagogie de notre part. 

Nous assistons également à une hausse des cas de violences verbales et physiques. Il peut s’agir d’une patiente qui arrive avec 20 minutes de retard à sa consultation et qui ne comprend pas que vous refusiez de la prendre ou bien d’un papa toujours présent auprès de sa femme à 22h alors que les visites se terminent à 20h. Dans ces cas de figure, il faut savoir expliquer les règles de manière calme et posée, même en cas d’hostilité.

Malgré ces difficultés, qu’est-ce-qui vous anime le plus au quotidien ?

Le métier de sage-femme est l’un des plus vieux métiers dont la vocation première est de placer la femme au centre de tout, ce qui fait particulièrement sens pour moi.

Par ailleurs, j’ai eu un réel coup de cœur pour mon équipe au sein de l’hôpital. Qu’il s’agisse des sages-femmes, des gynécologues-obstétriciens, des secrétaires en salle d’accouchement, des anesthésistes, des intervenants de l’Office de la naissance et de l’enfance ou encore de la logistique, il y a toujours quelqu’un pour vous épauler et vous soutenir. Lorsque l’on vit des situations compliquées telles que celles que j’ai décrites, savoir que l’on a une équipe sur laquelle on peut compter, c’est crucial. 

Ce qui me nourrit au quotidien, c’est aussi la reconnaissance des patients. Je ne parle pas des boîtes de chocolat que l’on peut recevoir - qui font bien entendu très plaisir - mais des regards plein de gratitude et des « mercis ». J’ai encore en tête l’accouchement physiologique d’une femme qui ne souhaitait pas bénéficier d’anesthésie péridurale. À 3h du matin, en redescendant à la maternité, son compagnon avait les larmes aux yeux. Ils venaient de vivre leur première naissance et m’ont remercié pour cet accouchement qu’ils ont trouvé extraordinaire. Vivre des moments comme celui-là, cela fait chaud au cœur. 

J’ai également eu la chance d’assister à la naissance d’un grand nombre d’enfants de ma famille, dont mes neveux et ma nièce. C’était une expérience incroyable. Mon lieu de travail est ma safe place et je trouve cela beau de pouvoir réunir ma famille de sang et ma famille professionnelle. Je suis également née au CHU Saint-Pierre, ce qui confère à mon quotidien une résonance particulière.

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