Florian
« Peu importe le sujet, si je ne suis pas capable de l’expliquer à ma grand-mère, je ne peux pas convaincre un député européen. »
Qu’il s’agisse de sauver les coraux méditerranéens ou les vignes cognaçaises, Florian traduit l’urgence écologique en langage politique. Lobbyiste pour le bureau européen du World Wild Fund for Nature (WWF EU) à Bruxelles, il a choisi de changer le système de l’intérieur en faisant de la pédagogie son principal moyen d’action.
Florian Martinez-Buathier, lobbyiste au sein du World Wild Fund for Nature (WWF)
Pourriez-vous expliquer ce qui vous a conduit à exercer un métier en lien avec la protection de l’environnement ?
Je me suis toujours senti concerné par la protection de l’environnement. Je suis né en 1998 et j’ai grandi entre Cognac et Albi. En 2015, j’étais lycéen au moment de la Conférence de Paris sur les changements climatiques (COP21). Je me souviens des nombreuses manifestations dans les rues et des interventions de Greta Thunberg à la télévision. Cela m’a donné envie de lire, de comprendre. Je me suis dit que la planète était en train de mourir et que ce futur-là allait devenir mon quotidien. Même si, à cette époque-là, je m’intéressais également à d’autres causes, cela fait partie de mon identité politique.
Après le lycée, j’ai intégré Sciences Po à Strasbourg. C’est là-bas que ma vocation est née. J’avais 18 ans et je me suis dit que je voulais faire bouger les choses à l’échelle de l’Union européenne (UE). Durant mes années d’études, nous avons rencontré des députés et des commissaires européens, ce qui m’a permis de comprendre comment tout cela fonctionnait. J’avais conscience que leurs décisions impactaient notre quotidien et j’ai eu envie d’influencer ces décisions-là.
C’est en 2019 que la question environnementale est revenue sur le devant de la scène, au moment des élections européennes. Le Pacte vert (Green Deal) était au cœur de la campagne et occupait une grande partie des discussions que j’avais avec mes amis. C’est arrivé au moment où je devais me spécialiser, raison pour laquelle je me suis orienté sur ces sujets.
Par la suite, j’ai effectué un stage dans l’équipe d’un député européen. Après en avoir démarché plusieurs, j’ai finalement rejoint l’équipe d’un député français en 2021. Il était rapporteur sur le sujet de la Politique agricole commune (PAC) et il avait besoin de quelqu’un pour lui prêter main-forte sur les autres dossiers. Puis j’ai intégré l’Institute for european environmental policy où je suis resté six mois. J’y ai surtout effectué de la recherche afin d’approfondir mes connaissances sur le Pacte vert et avoir une vue d’ensemble sur ses dimensions environnementale, économique ou encore industrielle. J’ai travaillé avec plusieurs partenaires, des entreprises mais aussi des ONG, dont le WWF.
En mars 2023, le WWF recherchait quelqu’un pour concevoir et mettre en oeuvre son travail autour des élections européennes de 2024. C’est à ce moment-là que je les ai rejoints au poste de chargé de plaidoyer européen (aussi appelé lobbyiste).
Quelles ont été vos missions dans le cadre de ces élections européennes de 2024 ?
J’ai été recruté pour travailler au service d’un ensemble d’ONG car elles travaillent la plupart du temps en coalition. Et, de manière générale, le lobbying à Bruxelles fonctionne de la même façon afin d’avoir davantage d’impact. S’agissant des ONG environnementales, nous travaillons notamment avec le Bureau Européen de l’Environnement (EEB) ou encore BirdLife Europe. Notre objectif, à cette époque, était de maintenir la politique environnementale au cœur de l’agenda politique. Pour cela, l’enjeu était de la présenter comme un vecteur de progrès économique et social. Il fallait construire un « manifeste » - un ensemble de recommandations politiques - et le traduire en messages afin qu’ils puissent être promus de manière uniforme dans l’ensemble des pays européens.
En quoi consiste l’essentiel de votre activité aujourd’hui ?
Aux yeux du grand public, la personne qui travaille au sein d’une ONG est un activiste sur le terrain. Or, ce n’est pas du tout mon cas. Au sein du bureau de Bruxelles, où nous sommes un peu moins d’une cinquantaine de personnes, je passe l’essentiel de mon temps derrière mon bureau.
Concrètement, mon ONG mène des projets de conservation et de restauration dans différents pays, et je dois m’assurer que le cadre législatif nous permette de protéger au mieux les écosystèmes. Pour prendre un exemple, j’ai travaillé sur la déforestation, dont 10% est générée par la seule consommation européenne, ou encore sur la protection des milieux marins. Si la demande du terrain consiste à porter une réflexion sur la restriction de la pêche pour éviter les captures accidentelles de dauphins, mon rôle est de le traduire en demande politique. Il faut que je trouve la bonne opportunité pour pouvoir défendre cette idée et la présenter aux décideurs politiques les plus susceptibles de la soutenir. Dans certains cas, je suggère l’adoption de recommandations ; dans d’autres, j’essaie d’étayer nos propositions par des recherches économiques ou scientifiques, en travaillant avec des universités ou des think tanks. Le travail peut être très différent en fonction du moment de la procédure législative.
Justement, à quoi ressemble votre journée type ?
Cela dépend à la fois du sujet que je traite à l’instant T et du cycle législatif européen. Ce cycle commence en début de mandat lorsque la Commission européenne programme un ensemble de sujets à l’agenda. Cela nous permet dans un premier temps de savoir ce qui va être traité sur les cinq prochaines années et à quel moment.
Si je sais qu’un débat d’orientation se tient au Parlement, j’envoie en amont des éléments pédagogiques aux députés. Si le Parlement doit rendre un rapport pour faire connaitre sa position sur telle ou telle loi, j’envoie au préalable une analyse avec ce qui nous paraît pertinent et ce que nous trouvons dommageable dans le débat.
Une fois les lois votées, le travail ne s’arrête pas pour autant, bien au contraire. La loi doit s’appliquer sur le terrain. Nous effectuons souvent des retours d’expérience sur ce qui fonctionne et ce qui défaillit. Si le terrain fait état de carences ou de difficultés particulières, on invite les décideurs européens à trouver des moyens d’améliorer la situation ou de réexaminer certaines lois.
En ce moment, nous sommes dans la première moitié de la mandature, un temps où la Commission européenne propose ses réformes. Ainsi, mon travail consiste essentiellement à faire émerger des idées. Nous organisons des événements, à Bruxelles ou ailleurs. Il peut s’agir de débats publics ou bien en cercle restreint. Le débat public est l’occasion de convier les médias et de rassembler l’opinion publique sur un sujet donné. Quant au débat en cercle restreint, cela peut, par exemple, prendre la forme d’un petit-déjeuner de travail avec des personnes intéressées par le sujet, pour avoir des échanges plus techniques où l’on rentre davantage dans le détail.
Tout au long de l’année, j’effectue également un travail de fond qui consiste à lire et analyser l’actualité européenne ainsi qu’un ensemble de rapports politiques, juridiques, scientifiques ou encore économiques. Tout cela est fondamental car mon travail est un mélange de relationnel et de pédagogie. Peu importe le sujet, si je ne suis pas capable de l’expliquer à ma grand-mère, je ne peux pas convaincre un député européen.
Face à cette diversité d’interlocuteurs, quel est votre principal défi ?
Sans hésitation, il s’agit de la technicité. L’UE est une machine très compliquée qui a son propre vocabulaire et ses codes. Que je rencontre un assistant parlementaire, un technicien de la Commission européenne ou un autre lobbyiste, je dois être capable de leur parler à tous de mon sujet environnemental dans des termes compréhensibles pour eux. Cela implique de maîtriser parfaitement mon sujet afin de pouvoir adapter mon langage en fonction de mon public. Je dois comprendre les intérêts en présence afin d’orienter mon discours. Certains sont plus sensibles aux aspects économiques, d’autres aux implications sociales. Il faut savoir jongler en permanence.
S’agissant du métier de lobbyiste, que vous l’exerciez au service d’un grand groupe français, d’un mastodonte de la tech ou d’une ONG, les techniques, les cibles et les institutions sont les mêmes. Ce qui change, ce sont vos champs d’action et vos objectifs. Il est primordial de maîtriser son sujet car tout l’enjeu réside dans votre capacité à convaincre.
Pour cette raison, cela me paraît indispensable d’être curieux. Si l’on s’intéresse aux fonds marins mais que l’on n’a pas la curiosité de s’intéresser à ce que l’on mange, d’écouter des témoignages de pêcheurs ou de regarder des documentaires animaliers, on ne peut pas comprendre toutes les dimensions du message et être convaincant par la suite.
Avez-vous une anecdote marquante liée à votre parcours ?
Je me souviens d’une séance plénière au Parlement à Strasbourg, au début de la mandature. Avec mes collègues, nous avions une vingtaine de rendez-vous planifiés sur deux jours avec des députés nouvellement élus. Nous devions leur présenter notre vision des cinq prochaines années, texte par texte. Je devais ainsi naviguer entre l’élu irlandais chrétien-démocrate, le socialiste roumain, le français libéral et le député vert allemand. J’avais 20 minutes pour leur présenter les enjeux environnementaux liés à leurs territoires et ceux les plus susceptibles de les concerner.
Je me revois déambuler dans ce salon des fleurs du Parlement, à la moquette douteuse, pour retravailler mon argumentaire et mes exemples entre deux rendez-vous. Ce n’est qu’à l’issue de tous nos entretiens, tard le soir, que l’on pouvait souffler autour d’une tarte flambée avec les collègues avant de recommencer le même exercice le lendemain. Une vraie lessiveuse !
Dans ce métier à la fois technique et exigeant, qu’est-ce qui vous motive au quotidien ?
Mon travail quotidien est éloigné du terrain mais je suis très admiratif du travail de mes collègues sur place. Parmi les projets qui m’inspirent, il y a un plan de sauvegarde des coraux en mer Méditerranée aux abords de la Catalogne. Les équipes « soignent » des coraux arrachés en vue de leur réintégration dans les fonds marins. Il y a aussi des programmes agro-pastoraux pour accompagner les agriculteurs dans la cohabitation avec le loup.
Faute d’avoir beaucoup d’opportunités de déplacements, je profite de mes congés pour me ressourcer en nature. J’ai récemment randonné en Espagne dans une zone Natura 2000, les Picos de Europa. Ce contact avec la montagne me rappelle pourquoi je fais ce que je fais. Je viens d’une région rurale, mon père travaille pour une maison de cognac et j’ai grandi entouré de viticulteurs. Ce combat que je mène, c’est pour que la nature puisse s’épanouir et que les vignes continuent de produire dans vingt ans dans le respect des écosystèmes. C’est aussi pour que des villes comme La Rochelle ne soient pas englouties par la montée des eaux et l’érosion du littoral, et que l’on puisse continuer de profiter des Francofolies encore de nombreuses années.