Romuald
« Les inégalités sociales que je constate au quotidien me sont intolérables. »
Romuald, c’est l’une des figures d’opposition de la gauche cognaçaise. Militant de la première heure, s’insurgeant contre toutes les formes d’inégalités sociales dès l’âge de vingt ans, ce féru de sport revient sur son parcours et sur son engagement protéiforme.
Romuald Carry, conseiller municipal à Cognac, élu des oppositions
À quel moment et pourquoi avez-vous choisi de vous engager en politique ?
J’ai vingt ans lorsque je prends conscience que la société ne fonctionne pas très bien. J’appartiens à la génération qui a vu naître « Touche pas à mon pote » (* slogan officiel de l’association française SOS Racisme). Je vois le racisme prendre de l’ampleur en France. J’assiste également à l’émergence d’une personnalité, Jean-Marie Le Pen. À l’époque, je m’insurge contre ce mouvement. En parallèle, je vois naître Les Restos du Coeur grâce à l’action de Coluche, association créée pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion. Cela me révolte que l’on soit contraint d’aider des personnes à trouver de la nourriture en France. Les inégalités sociales que je constate au quotidien me sont intolérables et je deviens quasiment anarchiste dans mes idées. Avec le recul, je pense que je me plaçais également en opposition avec mon père, gaulliste ultra libéral. Je ne supporte pas non plus l’idée que certaines personnes puissent s’enrichir au détriment d’autres qui, elles, peinent à survivre et se retrouvent parfois sans domicile. Durant cette période, je me rends régulièrement à des manifestations et des rassemblements à Bordeaux. Je ne suis pas encore investi en politique mais j’ai de fortes convictions pour lesquelles je me bats.
À 24 ans, alors que je viens d’obtenir mon brevet de maîtrise en peinture, je suis sollicité par l’Éducation nationale pour devenir professeur en charge d’enfants en difficulté. Je suis confronté à des problématiques familiales, sociales ou économiques. J’exerce alors deux métiers en parallèle : peintre en bâtiment et professeur salarié.
Au début des années 90, je deviens chef d’entreprise, toujours dans le secteur de la peinture en bâtiment. Je le resterai dix ans. Dix années plutôt inconfortables pour moi car je dois imposer, décider pour d’autres, m’assurer que l’argent abonde. Je me rends rapidement compte que je ne suis pas fait pour imposer des décisions à d’autres. J’obtiens finalement le concours pour devenir professeur titulaire en 2000 et cède mon entreprise. Comme je tiens à ce que mon repreneur conserve mes trois salariés de l’époque, je conclus un accord avec lui et en échange, je l’aide bénévolement pendant six mois - ce qui me permet également de ne pas verser de primes de licenciement.
Cette même année, je m’engage au sein du Syndicat national de l’enseignement technique action autonome (SNETAA), premier syndicat de l’enseignement professionnel public. C’est en 2005 que je vais rencontrer Michel Gourinchas, qui deviendra l’un de mes mentors. À cette époque, il commence à construire une liste d’union de la gauche à Cognac en prévision des municipales de 2008. Je m’engage ainsi à ses côtés et je rejoins la même année le Parti Socialiste (PS).
Le tournant survient à l’occasion de ces municipales : Michel, alors tête de liste, est élu. De mon côté, je suis nommé adjoint aux sports et à la vie associative, ce qui occasionnera une nouvelle prise de conscience. En effet, je réalise que la ville de Cognac regroupe, à parts égales, trois catégories de personnes : celles dotées d’un fort pouvoir d’achat, celles qui se situent dans la moyenne et celles qui vivent sous le seuil des minima sociaux. Ce constat explique par ailleurs la montée en puissance des associations caritatives. Pour moi, ce n’est pas acceptable car ces associations pallient le manquement de l’État et des collectivités territoriales, censés venir en aide aux personnes en difficulté. Je m’investis ainsi énormément sur ces thèmes.
Puis, petit à petit, le département de la Charente et la région Nouvelle-Aquitaine basculent à gauche de même que nos députés. François Hollande devient ensuite président de la République en 2012. Malheureusement, loin d’être l’aboutissement, ce sera le début de la fin. Face au non-respect des engagements pris auprès des français par le PS, la gauche se meurt petit à petit. Pour autant, même si je dois reconnaître que mon parti m’a énormément déçu à ce moment-là, j’ai choisi de rester et de continuer à faire entendre ma voix, même si elle était dissidente.
Vous effectuez la dichotomie traditionnelle entre la droite et la gauche mais concrètement quelle différence faites-vous entre les deux ?
Selon moi, une personne appartenant à un parti de droite défend une façon de vivre libérale, ne souhaite pas de services publics, pas plus qu’elle ne veut d’impôts élevés. Il s’agit de soutenir une dynamique où chacun doit compter sur ses propres moyens pour avancer - un mode de pensée à l’anglo-saxonne.
À l’inverse, une personne orientée à gauche est engagée pour la défense de tous, pour l’ouverture au plus grand nombre. Pour elle, les services publics sont nécessaires de même que les impôts, même s’ils doivent être fonction du niveau de vos ressources.
Me concernant, je suis profondément de gauche mais ne suis pas communiste pour autant. Je suis contre la nationalisation et ne suis pas contre l’idée de générer des revenus à partir du moment où cet argent est obtenu de façon raisonnable et raisonnée, en considération des salariés. Ce qui me gêne, c’est la cotation en bourse des entreprises, signe, selon moi, que l’on ne défend plus la valeur travail mais uniquement l’argent.
Pourquoi avoir voulu exercer des fonctions au niveau local plutôt que nationales ?
Je suis un homme de terrain et j’adore le contact. Je ne m’imaginais pas devenir conseiller départemental ou député. L’un comme l’autre ne sont pas au plus près des populations. Le député est à Paris lorsque le conseiller départemental effectue de nombreux déplacements aux quatre coins du département. Lorsque j’étais investi au sein du SNETAA, je couvrais l’ensemble de la région, ce qui a occasionné de nombreux trajets et a confirmé le fait que je n’étais pas fait pour cela mais bien pour rester sur le terrain. C’est la raison pour laquelle je me suis intéressé en premier lieu à la strate municipale dans mon engagement politique. Par ailleurs, je suis cognaçais, j’y ai toujours vécu et j’aime profondément ma ville.
Dans le cadre de mon mandat d’adjoint au sport et à la vie associative, ma plus grande fierté reste la construction du centre aquatique X’eau. Cela aura nécessité sept longues années, mais aujourd’hui tout le monde en est très satisfait alors même que la droite s’y était opposée au départ. Le centre aquatique a ensuite permis d’attirer l’espace de loisirs Vertigo Park, ce qui en fait aujourd’hui un vrai quartier dédié aux loisirs et au sport. Il y a également eu de nombreux autres projets qui ont représenté un véritable accomplissement, parmi lesquels la réhabilitation des tribunes du stade d’athlétisme Félix Gaillard, qui a nécessité 1 500 000 €, ou encore la création du cinéma Galaxy, qui devait se construire sur le terrain de l’Union amicale Cognac football, raison pour laquelle j’ai porté ce projet à l’époque.
Y a-t-il eu des personnalités qui vous ont façonné ?
Au titre des personnes qui m’ont inspiré, j’ai évoqué Michel Gourinchas mais il y a également eu Robert Richard, ancien maire de Boutiers-Saint-Trojan. Dans un autre registre, j’ai été très admiratif du travail de Bernard Tapie en tant que président de l’Olympique de Marseille. Grâce à son dynamisme, l’équipe a pu obtenir le titre de championne d’Europe. Par ailleurs, je respecte aussi beaucoup son engagement en tant que ministre auprès de François Mitterrand.
À l’inverse, comme je suis un républicain démocrate qui n’accepte pas les ordres et qui adore s’opposer, la personnalité de Nicolas Sarkozy a été un détonateur extraordinaire sur ce point. J’étais en total désaccord avec ce qu’il représentait, ce qui a nourri mon envie de me battre encore davantage. Mais cela a également été le cas avec d’autres personnalités telles que Bruno Retailleau ou encore Gérald Darmanin.
À la fin du second mandat de maire de Michel Gourinchas, en 2020, comment votre engagement politique a évolué ?
Je dois reconnaître que ces deux mandats m’ont un peu usé. Néanmoins, j’ai quand même soutenu Jonathan Muñoz, le directeur de cabinet de Michel Gourinchas, qui était tête de liste aux municipales en 2020. Au-delà du fait qu’il n’a pas été élu, notre image s’est erronée en raison de querelles entre colistiers. Parallèlement, le PS était aussi en difficulté. Je suis resté au conseil municipal en tant qu’élu de l’opposition mais ma marge de manœuvre était plutôt réduite. Grâce à mes nombreuses années de mandat, j’ai toutefois joui d’une certaine écoute grâce aux nombreuses actions accomplies.
Ensuite, lors des élections législatives de juin 2024, nous avons réussi à regrouper les forces de gauche au sein du Nouveau Front Populaire. C’est à ce moment-là que l’on m’a sollicité afin que je fédère, à Cognac, autour de cette nouvelle dynamique. L’objectif était de créer une nouvelle équipe en prévision des élections municipales de mars 2026. Ce n’est que le 15 août dernier que j’ai accepté de devenir tête de liste pour ces municipales, après en avoir discuté avec ma famille. En effet, je souhaitais initialement qu’une personnalité plus jeune puisse assurer ce rôle. Cette annonce a toutefois permis de créer une nouvelle impulsion et a encouragé de nombreuses personnes à venir à ma rencontre pour s’engager à mes côtés.
Quelles ont été les principales difficultés liées à votre engagement politique et comment les avez-vous surmontées ?
À tous points de vue, le sport m’a sauvé ! J’ai connu des moments compliqués, parmi lesquels les défaites électorales. D’un côté, il y a de magnifiques victoires, entraînant une vraie dynamique, de l’autre, de belles défaites où il faut trouver la force de se relever. Pour cela, le sport est une très belle école de la vie. On peut également faire une analogie avec la pêche, qui est une autre de mes passions. Parfois vous avez de belles prises mais la plupart du temps, vous n’avez rien. Il faut savoir s’adapter, trouver des solutions, positiver.
Les désaccords entre les uns et les autres au sein de mon propre parti sont aussi légion. Il y a toujours des courants d’idées distincts mais j’ai su conserver une parole libre. Je considère que je n’ai de comptes à rendre à personne.
Et le dernier épisode difficile en date a été celui de la constitution de ma liste aux municipales. Même avec une communication extraordinaire et 300 personnes derrière vous, le jour où il faut déposer sa liste à la sous-préfecture, il faut impérativement les 33 noms (* nombre nécessaire pour Cognac). Si une personne se désiste au dernier moment, c’est la fin de la partie. Il faut savoir anticiper et s’assurer que tout le monde dispose de papiers en règle. La constitution de cette liste m’a par ailleurs demandé un investissement colossal entre les mois d’août et novembre 2025. Cela implique de rencontrer, discuter, rassurer. Si vous n’avez pas réussi à réunir suffisamment de personnes, vous stressez, et si vous avez trop de personnes, vous stressez aussi à l’idée de devoir expliquer à certains qu’ils ne pourront finalement pas figurer sur la liste. Il faut aussi savoir gérer différents types de personnalités : celles qui ne se pensent pas capables et celles qui, au contraire, exigent d’entrée un certain nombre de responsabilités.
Peu importe les épreuves rencontrées, le sport m’a toujours permis d’évacuer la pression psychologique et de m’évader. Même si j’apparais aux yeux de certains d’un calme olympien, mon stress est permanent. Je suis marathonien de longue date - j’ai d’ailleurs terminé dix marathons - et au-delà de la fierté de ce parcours sportif, il m’a énormément aidé à gérer mon stress tout au long de ma vie. Je suis également devenu grand-père depuis maintenant quinze mois, ce qui est une vraie source d’épanouissement et d’apaisement.
Alors que votre expérience en tant que chef d’entreprise n’a pas été épanouissante pour vous, comment abordez-vous l’éventualité de devenir maire ?
Effectivement, c’est une vraie question. Je n’ai pas les compétences pour travailler seul, je fais ainsi le choix de mettre en avant mon équipe. Je saurai prendre des décisions en tant que maire si je suis élu mais j’aime savoir que j’ai une équipe autour de moi en laquelle j’ai confiance, avec qui on se partage les tâches. C’est déjà le cas aujourd’hui : dans nos différentes réunions de travail, je fournis une ligne de conduite mais je délègue un certain nombre de points, parmi lesquels la gestion de la communication, qui est assurée par les plus jeunes de l’équipe. Pour autant, même si je fais preuve de souplesse, j’ai toujours des convictions auxquelles je suis attaché et que je continuerai à défendre.
Si vous deviez illustrer votre état d’esprit aujourd’hui en un mot, quel serait-il ?
La persévérance. Comme le dit ma femme, ce que nous vivons actuellement à travers ces municipales est une aventure. Mais quoiqu’il arrive à l’issue de ces élections en mars prochain, je continuerai à m’adonner à mes passions, la pêche et le sport, et à m’investir en politique afin d’œuvrer au bénéfice du plus grand nombre.