Morgan
« Le jour où je ne serai plus indigné, j’arrêterai de faire de la politique. »
Maire de Cognac et candidat à sa réélection aux municipales de mars 2026, Morgan est de ceux qui ne tiennent pas en place. Toujours en quête de nouveaux projets pour sa ville, il revient sur les origines de son engagement local et évoque les défis qui rythment ses journées. Une plongée dans l’effervescence de son quotidien.
Morgan Berger, maire de Cognac
À quel moment et pour quelles raisons avez-vous choisi de vous engager en politique ?
J’ai un souvenir très précis de ma première prise de conscience. Nous sommes en 1995, en pleine campagne des présidentielles, lorsque l’on nous annonce à la radio que Jacques Chirac est élu président de la République. J’ai sept ans, je suis dans la voiture avec mes parents et nous revenons d’une journée sur la côte. Mes parents, désabusés à l’égard de la politique et des responsables politiques, ne sont pas allés voter. Pour ma famille, voter ne sert à rien, une croyance malheureusement partagée par beaucoup de français. Ils restent donc indifférents à la nouvelle. Quant à moi, je sens que c’est un événement important pour le pays. De retour à la maison, nous allumons le poste de télévision et les images que je vois me confirment qu’il s’agit d’un tournant pour le pays. À l’époque, je suis déjà de nature curieuse. Et c’est cette curiosité qui me mènera quelques années plus tard à me passionner pour les questions au gouvernement, que je regarde à la télévision tous les mercredis après-midis chez ma grand-mère. Soyons honnêtes, je ne comprends pas un traître mot de ce que j’entends mais, étant très attiré par le monde du théâtre, je trouve cet exercice de grande comédie très excitant à regarder. D’un côté, il y a ces altercations et ces échanges parfois vifs, de l’autre il y a une certaine solennité à travers les tenues irréprochables et le rituel de la garde républicaine lors de l’arrivée du président de l’Assemblée nationale. Puis, au fur et à mesure, l’âge avançant, je suis les cours d’éducation civique au collège et j’intègre ce que signifie « devenir citoyen ». Je comprends que l’on a des droits et des devoirs, qu’il y a des personnes qui nous gouvernent et que l’on a aussi le droit de porter la contestation. Petit à petit, je me forge une idée politique et j’acquiers un esprit critique. Je m’indigne par rapport à ce que je considère comme des injustices. D’ailleurs, encore aujourd’hui, je répète régulièrement à mon comité de direction que le jour où je ne serai plus indigné, j’arrêterai de faire de la politique. Quand le fatalisme vous envahit, il faut changer de voie.
Comment avez-vous opéré le choix du parti ?
De 1997 à 2002, la France est dirigée par un gouvernement socialiste avec à sa tête Lionel Jospin. J’apprends qu’il s’agit d’une cohabitation et je ne suis pas d’accord avec ce que j’entends dans l’hémicycle. Mes parents sont tous les deux ouvriers, mon grand-père était communiste, ma famille se situe donc plutôt à gauche de l’échiquier politique. Pour autant, je ne me reconnais pas dans les mots de Lionel Jospin, Elisabeth Guigou ou encore Daniel Vaillant. Je trouve leur discours tiède et mou. Parallèlement, alors que nombre de mes camarades sont des inconditionnels de Zinedine Zidane, moi j’idolâtre Jacques Chirac. À l’époque, il est très décrié, ce qui a contribué à mon adoration. J’aime les personnes impopulaires, que je considère avant tout comme des personnes mal comprises. J’aime l’empathie dont il fait preuve avec les gens, notamment dans ses déplacements. J’adhère également à son discours. Il parle de fracture sociale et souhaite unir le pays. C’est toute l’ambivalence du personnage, il est humain tout en appliquant une politique de droite. Après avoir mis longtemps à me situer, je finis donc par me dire que je dois être de droite !
Pourquoi avoir voulu exercer un mandat électif local plutôt qu’un mandat national ou européen ?
Après m’être passionné pour la politique, je me suis passionné pour ma ville, Cognac, notamment grâce à ma rencontre avec Jérome Mouhot, ancien maire de la ville. Je suis au collège et je me dis qu’avant de devenir un grand homme politique, d’être ministre ou député, mon engagement peut déjà prendre forme au sein du conseil municipal des jeunes. C’est à ce moment-là que je me retrouve littéralement piqué par le virus. Je deviens tout de suite frondeur, j’adore ce rôle, je porte la contestation et je veux que les projets avancent vite, qu’il s’agisse de la mise en place du skatepark ou encore de la maison des jeunes. Chaque semaine, je n’ai qu’une hâte : me rendre aux réunions du conseil municipal des jeunes. Je n’étais animé que par cela à tel point que j’ai fini par me rendre régulièrement à la mairie même en l’absence de réunions. Grâce à Jérôme Mouhot, je comprends que le maire est le président de la République dans une commune. Je me dis que si je souhaite agir en local, il faut que je sois maire, raison pour laquelle je me suis intéressé à cette fonction. C’est devenu une passion viscérale jusqu’à mon élection à l’âge de 31 ans, en 2020. Quand j’observe les débats parlementaires à l’heure actuelle, cela m’écœure. Les élus y sont devenus hors-sol. Il n’y a plus de compréhension, plus d’écoute. Il sont censés représenter le peuple et au lieu de cela, ce ne sont que des injures, des méchancetés et des propos haineux. Pour ces raisons, je ne me projette pas au sein d’une autre fonction élective que celle de maire de ma ville.
Pourquoi avoir choisi la politique comme engagement pour défendre vos idées plutôt qu’un engagement associatif ou entrepreneurial par exemple ?
Je me suis aussi engagé dans le milieu associatif. Encore mineur, je me suis investi trois étés successifs au sein de l’association Solidarité Urgence, qui vient en aide aux plus démunis. Une fois majeur, je travaillais la semaine donc je m’y rendais le samedi. On était dans le concret, dans l’écoute, dans l’empathie. J’y ai aussi appris et aimé la gestion de projets. Je me suis ensuite investi dans les maraudes. Ma personnalité s’est construite grâce à ce double engagement, associatif d’une part, et politique d’autre part, au sein du conseil municipal des jeunes. J’aimais mettre les mains dans le cambouis et j’ai compris petit à petit que celui qui avait le plus de pouvoir pour faire avancer les projets, c’était le maire, ce qui explique mes choix par la suite.
Avez-vous rencontré des difficultés à un moment de votre parcours ?
Ma jeunesse n’a pas toujours été facile. Quand vous aimez autant la politique à douze ou treize ans, vous êtes pris pour un fou, vous n’êtes pas compris. J’étais en décalage avec les jeunes de ma génération et avec mes propres parents, qui pensaient que j’avais un problème psychologique. Si mon père ou mon oncle avait occupé une fonction élective, cela aurait probablement été considéré comme plus naturel, pour reprendre la théorie de la reproduction sociale de Pierre Bourdieu. Mais moi, je sortais de ce schéma. En plus de cela, j’aurais dû me revendiquer à gauche mais contre toute attente, je me suis positionné à droite. Tout le monde pensait que ce serait passager mais mon engagement a perduré. Encore aujourd’hui, je ne pense qu’à cela et ne vit que pour cela.
Quels sont vos carburants au quotidien ?
Ce sont les projets, sans hésitation ! Je suis un vrai boulimique de projets, ce qui peut d’ailleurs épuiser mes collaborateurs, mais c’est aussi ce qui fait ma force. Une ville qui n’a pas de projets, c’est une ville qui se meurt. J’ai mille rêves, mais c’est ici que je m’épanouis le plus. Je prends en compte les difficultés des habitants et les difficultés de la ville et, de ces contraintes, je travaille pour les transformer en opportunités. C’est ce qui me fait avancer. Sur beaucoup de sujets, comme l’état des routes ou encore les entrées de ville, nous partons de très loin. Il y a aussi beaucoup de sujets qui nécessitent d’agir, qui ne se voient pas mais qui sont pourtant essentiels. On apprend tous les jours, il n’y a pas de routine, pas de journée type. Il y a toujours des personnes dans votre entourage qui vous expliquent que tel ou tel projet n’est pas envisageable pour des raisons juridiques, financières, ou encore techniques. Je dois reconnaître que plus on me le répète, plus cela me donne envie de me battre. Dès que je porte un projet, je demande à mon équipe de viser l’idéal et de penser aux difficultés ensuite. Je compte sur eux pour me trouver des solutions. Quand j’ai été élu maire, on m’a indiqué que cela faisait huit ans que la ville avait rejoint le réseau alerte (* dispositif de surveillance des finances des collectivités locales en difficulté) et qu’il n’y avait pas d’argent pour les projets. J’ai dû mener une bataille pour faire entendre que cela allait précisément être les projets qui allaient ramener de l’argent et qui allaient convaincre les financeurs. Je suis intimement convaincu que si vous savez faire preuve d’audace tout en conservant réalisme et pragmatisme, vous obtenez ce que vous souhaitez. Il faut continuellement aller puiser cette énergie au fond de soi et avoir à ses côtés des élus qui vous comprennent.
Est-ce-qu’il vous arrive d’être en proie au doute ?
Le doute fait partie de moi, depuis toujours. Je doute en permanence. Le sport est une vraie soupape de décompression pour m’aider à le gérer. Je suis une véritable éponge donc je suis très sensible aux émotions de ceux qui m’entourent. Mon cerveau tourne en permanence : si je prends telle décision, que risque-t-on de m’opposer ? Quels arguments peut-on avancer face à telle ou telle réaction ? Parfois cela me déstabilise mais quand je réalise que j’intellectualise trop, je m’arrête et je décide. Il faut montrer une volonté de fer pour réussir, je n’ai pas le droit de trembler devant la population et je tiens à apparaître sûr de moi vis-à-vis des administrés. Dans votre relation aux usagers, il y a ceux qui vous remercient, qui comprennent le cap et il y a les autres. Certaines remarques peuvent m’affecter mais je m’efforce de tenir compte aussi des remarques positives. Par ailleurs, entre le moment où vous prenez une décision et le moment où vous l’expliquez à la population, il y a eu des tempêtes et des imprévus qui sont venus percuter le mandat. Parfois il y a de l’incompréhension au sein des habitants, qui estiment que l’aboutissement n’est pas à l’image du projet initial, parfois il y a de la réticence au changement. Tous les jours, c’est une remise en question. Afin d’effectuer de la pédagogie, nous nous efforçons de communiquer sur les réseaux sociaux, avec le compte de la mairie ainsi que mon compte personnel. Mais il faut reconnaître que c’est un vrai sacerdoce.
Si vous deviez vous définir en un mot, quel serait-il ?
La passion. Quel que soit le projet dans lequel je me suis lancé dans ma vie, j’y ai toujours mis de la passion. J’ai exercé avec joie la profession d’agent immobilier durant onze ans. Contrairement aux apparences, c’est un métier bien plus complexe qu’il n’y paraît car vous êtes amené à rentrer dans l’intimité des gens. Et à cette passion, je rajouterais le mot exigence. Être à la tête d’une ville, ce n’est pas être à la tête d’une association de quartier. Si on ne remplit pas les objectifs, il y a des impacts graves, il faut avoir une vraie exigence au quotidien. C’est un marathon tous les jours. Les rendez-vous se succèdent, avec des situations à gérer toutes plus difficiles les unes que les autres. On passe continuellement d’un sujet à un autre. Mais c’est aussi ce qui rend cette fonction si enrichissante au quotidien.