Florence
« L’armée m’a permis de prendre conscience que j’étais capable de faire bien plus que ce que je pensais. »
Ancienne militaire, Florence incarne la force tranquille de celles et ceux qui transforment les épreuves en leçons de vie. Entre rigueur héritée de l’armée et bonne humeur communicative, elle raconte ce que l’institution militaire lui a offert : une confiance en elle à toute épreuve et l’art de tirer des ressources là où on ne les attend pas. Un témoignage à la fois intime et universel.
Florence, ancienne militaire [respect de l’anonymat]
Pouvez-vous expliquer ce qui vous a conduit à vous engager dans l’armée au départ ?
J’ai un profil très cartésien et, contrairement à certains membres de ma famille, je n’ai pas de fibre artistique. J’aime quand les choses sont claires et carrées. Quand j’étais enfant, je me souviens que mon père avait plusieurs bandes dessinées parmi lesquelles « Les Aventures de Tanguy et Laverdure » et « Buck Danny ». La première raconte l’histoire de pilotes français, la seconde d’un pilote américain. Je pense que la lecture de ces bandes dessinées a contribué à ma fascination pour les avions.
Je voulais être pilote de ligne. Pour moi, cela représentait un métier hors du commun, la possibilité de voyager en volant, d’avoir un ailleurs. Mais deux soucis majeurs se sont placés en travers de mon chemin. D’une part, je n’avais pas un niveau suffisant en mathématiques et en physique au lycée. D’autre part, j’avais une très forte myopie qui ne me permettait pas de voir à plus de 30 centimètres - je n’ai d’ailleurs soigné cette myopie qu’à l’âge de 35 ans, lorsque j’ai pu me faire opérer. Comme je ne pouvais pas non plus envisager d’être pilote militaire, je me suis orientée vers l’Armée de l’air en me rendant au sein d’un bureau d’information à Bordeaux. À ce moment-là, il y avait une phase de recrutement une fois par an. Il m’avait été dit que l’Armée de l’air recrutait des femmes avec un profil scientifique et ayant un baccalauréat C - avec une spécialisation en mathématiques et physique. Apprenant cela, je me suis également renseignée auprès de l’Armée de terre et de la Marine nationale. Mais, en définitive, j’ai demandé à redoubler ma classe de première afin de pouvoir être orientée vers une Terminale C et ainsi obtenir le concours annuel de l’Armée de l’air !
Comment se déroule la formation et le choix de l’affectation ?
Dès le stade du recrutement, au niveau du bureau d’information, on vous oriente vers un métier en particulier. Dans ces années-là, au sein de l’Armée de l’air, avant d’être des militaires, on était avant tout des spécialistes. J’avais spécifié que je souhaitais voyager et ne pas avoir d’horaires de bureau - ma myopie a aussi pesé dans le choix de mon affectation. J’ai ainsi été orientée vers les transmissions, à savoir la gestion des éléments secrets. Pour prendre un exemple, cela équivaudrait à gérer l’ensemble des codes de cartes bancaires des particuliers dans le domaine civil. Au-delà des voyages que permettait cette spécialisation, cela correspondait également aux besoins de l’Armée de l’air à ce moment-là.
J’ai d’abord suivi une formation initiale de trois mois et demi au sein de la base aérienne de Nîmes. J’y ai appris le maniement des armes, le tir, la marche au pas, les grades ou encore la réglementation militaire. Nous étions une promotion de 80 personnes dont une quinzaine de femmes. La priorité de la formation était de nous permettre de devenir un groupe, ce qui est une constante dans l’armée. J’ai ensuite suivi une formation spécialisée à Rochefort, de septembre 1989 à juillet 1990. J’y ai notamment appris le morse.
Durant cette formation, il était impératif d’obtenir la note de 12/20. Si à la fin de la semaine, vous n’obteniez pas cette note, vous n’aviez pas le droit de rentrer chez vous. C’était une autre époque ! À l’issue de la formation, une moyenne générale de 12/20 était aussi exigée. Au-delà des matières propres à votre spécialité, les épreuves physiques avaient leur importance car chacun d’entre nous était censé pouvoir être projeté (* envoyé sur le théâtre d’opérations extérieures) afin de défendre les intérêts de la France hors du territoire métropolitain. Pour être honnête, j’avais un piètre niveau en sport mais comme le délai était assez long entre l’obtention du concours et le début de la formation, j’ai pu m’entraîner de manière intensive afin de me mettre à niveau.
Lors de l’amphi de garnison (* choix des affectations au moment du classement final à l’issue de la formation), il est impératif d’être bien classé si l’on souhaite accéder aux postes les plus sollicités. En l’occurrence, je tenais à rejoindre l’État-major du transport aérien militaire, en région parisienne. Grâce à ma deuxième place au classement, je l’ai obtenu ! Même s’il ne revêt plus cette forme aujourd’hui, il existe encore un service de radiocommandement.
Ma prise de poste s’est effectuée à l’été 1990. Durant ma carrière, j’effectuerai une dizaine de détachements à l’étranger, essentiellement en Afrique, au sein des différentes stations radios présentes dans ces zones.
Avez-vous en tête une expérience qui a été déterminante dans votre parcours ?
J’ai effectivement vécu une expérience douloureuse qui m’aura néanmoins permis de porter un regard plus lucide sur l’institution.
Lors de ma formation à Nîmes, j’ai entretenu une relation avec l’un des encadrants. Lui était célibataire, moi aussi. Par ailleurs, nous faisions preuve de discrétion. Pour autant, un lundi matin, alors qu’il me ramenait à la base à 5h avant l’ouverture des portes, nous sommes tombés nez à nez avec des garçons de ma promotion qui descendaient d’un taxi après une soirée en boîte de nuit. Petit à petit, notre relation s’est sue. Il faut savoir qu’à l’époque, beaucoup de jeunes femmes entretenaient des relations avec des moniteurs, parfois mariés… ce qui n’était pas mon cas.
Les retombées se sont faites ressentir alors que je me trouvais à Rochefort. En milieu de formation, chacun recevait une note de comportement et j’ai obtenu la note de 12/20, soit tout juste la moyenne nécessaire. J’avais d’excellentes notes par ailleurs mais pour ce qui est du comportement, j’obtenais donc la même note que la troisième fille de notre promotion, peu impliquée, qui occupait la majeure partie de ses week-ends à s’amuser. Comme je ne comprenais pas cette égalité de traitement, j’ai aussitôt demandé des explications à mon moniteur, qui n’avait aucune raison valable à me fournir. Ses réponses n’étaient pas cohérentes. Je reconnaissais avoir un rire franc et communicatif dans les couloirs mais, pour le reste, j’avais toujours une tenue impeccable et je fournissais énormément d’efforts au quotidien. J’ai ainsi été reçue par le supérieur de mon moniteur, qui n’avait pas davantage d’arguments à me fournir et qui finit par reconnaître que la raison de cette piètre notation était d’avoir entretenu une relation avec cet encadrant à Nîmes - relation qui venait d’ailleurs de prendre fin.
Je me souviens en avoir pleuré de rage. Je vivais cette situation comme une profonde injustice face à toutes ces femmes qui entretenaient des relations avec des hommes mariés. Elles, on prenait soin de ne pas les sanctionner, par peur qu’elles créent ensuite la zizanie au sein des couples et que cela ait des répercussions négatives sur l’image de l’institution.
J’avais cette vision idéale de l’armée et de ses valeurs. Je suis très vite revenue sur terre. Par la suite, j’ai menacé d’arrêter de travailler et je me suis volontairement autosabordé lors des deux examens qui ont suivi, l’un en guerre électronique, l’autre en propagation ionosphérique. J’ai obtenu 10/20 dans ces deux matières, ce qui me valut une nouvelle discussion avec mon moniteur. Ce que j’ignorais à l’époque, c’est qu’il existait des quotas de femmes dans l’armée. En tant que responsable de ma promotion, il était impératif pour lui que tout mon groupe obtienne son diplôme. Il aurait été pénalisé, ainsi que toute la chaîne de commandement, si cela n’avait pas été le cas.
Mon moniteur m’a alors aussitôt demandé de me reprendre. En réalité, comme je souhaitais simplement leur donner une leçon et rompre avec cette image « d’oie blanche » qui me collait à la peau, je me suis rapidement remise au travail. Je voulais qu’ils comprennent que je savais aussi jouer à ce jeu-là. Mais, en définitive, j’évoluais au sein du milieu aéronautique, ce que j’avais toujours voulu, donc j’ai vite arrêter de jouer car je souhaitais rester dans l’armée. C’est d’ailleurs un milieu que je n’ai jamais regretté d’avoir rejoint alors même que j’arrivais en terre inconnue.
Avez-vous un souvenir en particulier qui illustre votre engagement dans l’armée ?
J’en ai un qui m’a particulièrement touchée. Pour revenir brièvement sur les missions qui étaient les miennes, j’évoluais au sein d’une station radio et nous avions des contacts réguliers avec les avions de transport en vol, qui nous fournissaient leur position. Quand les circonstances l’exigeaient, il arrivait que nous leur demandions de modifier leur trajectoire. Dans la mesure où il s’agissait d’un service de transport aérien, nous étions amenés à transporter des troupes françaises en détachement à l’étranger, essentiellement en Afrique, mais aussi des marchandises. Parfois, nous ramenions aussi des blessés car les dispensaires dans les villages n’étaient pas en mesure de prendre en charge les dommages les plus sérieux donc nous devions les conduire dans la capitale du pays afin qu’ils y soient soignés. Au quotidien, nous étions au plus près des locaux et assez loin des considérations politiques.
Un jour, alors que je me trouvais en détachement en Afrique, je venais d’achever une prestation radio avec un avion qui venait d’atterrir. Je me suis avancée vers mes collègues de travail - pilotes, mécaniciens et personnel de l’Armée de terre qui aidait à décharger l’avion. L’avion transportait des marchandises sur palettes ainsi que des locaux. Une fois dans l’avion, j’aperçus cette jeune femme noire qui portait un nourrisson dans les bras. Elle ne savait pas comment procéder pour sortir de l’avion face à toutes les sangles qui permettaient de maintenir les nombreuses palettes de marchandises en place. Sans un mot, elle m’a alors tendu son bébé afin que j’assure sa protection pendant qu’elle enjambait les sangles. Ce simple geste m’a profondément émue. Alors que nous n’avions pas la même couleur de peau, que nous ne parlions pas la même langue, qu’elle ne me connaissait pas et qu’elle n’avait ainsi aucune raison objective de me faire confiance, elle a néanmoins choisi de me confier son bébé.
C’est à travers cet exemple d’humanité que ma mission d’aide aux populations locales a pris tout son sens. Ce jour-là, j’ai été fière.
Avez-vous rencontré des difficultés durant votre carrière au sein de l’Armée de l’air ?
Oui, j’ai vécu un moment compliqué à l’occasion de mon premier déplacement en Afrique, en mars 1991. Alors que j’allais prendre mon service, je partais à la tombée de la nuit avec ma 4L et ses 300 000 kms au compteur. J’ai croisé un camion de l’Armée de terre qui arrivait de la caserne en centre ville et nos deux véhicules se sont percutés alors que la route était parfaitement dégagée. Dans le choc, mes lunettes se sont cassées ainsi que l’une de mes dents. J’ai également subi un enfoncement de la cage thoracique. Quant à la 4L, ses deux pneus avaient explosé et l’essieu s’était cassé dans l’accident.
J’ai vite su qu’il s’agissait du troisième accident causé par quelqu’un de l’Armée de l’air au sein duquel une voiture était déclarée épave. Le colonel commandant de la base m’a alors prise en grippe et a souhaité que je sois renvoyée en France avec un blâme. Et pour cause, j’ai appris concomitamment qu’il effectuait un trafic avec les véhicules de la base. Il revendait des véhicules au statut de véhicule roulant et faisait croire à sa hiérarchie qu’il les revendait au statut d’épave afin de pouvoir conserver la différence sur la somme perçue. Mon accident était ainsi un manque à gagner pour lui. Heureusement pour moi, mes collègues ont pris ma défense donc je n’ai pas été renvoyée.
Pour autant, à la notation qui a suivi, en 1993, j’ai obtenu la note de 3/5 de la part de mon chef de service. Ce dernier n’avait pas apprécié que « je fasse des vagues » à l’occasion de ce détachement. Loin de comprendre cette note, je l’ai vécu comme une deuxième injustice. Je me suis aussitôt dit qu’il était hors de question que je continue à travailler pour ce chef de service, qui plus est peu respectueux de la gente féminine.
La même année, j’ai ainsi pris rendez-vous à l’Haÿ-les-Roses, aux Affaires étrangères, afin de demander à travailler au sein des ambassades. Malheureusement pour moi, je n’avais pas le niveau technique. En parallèle, j’ai demandé le renouvellement de mon contrat avec l’Armée pour un an seulement alors que mon précédent contrat était de cinq ans et que nous n’avions droit à une prime, de 4000 francs environ, qu’après dix ans dans l’Armée. Le message envoyé était plutôt clair.
Finalement, à l’été 1994, alors que j’exécutais mon deuxième contrat d’un an, l’un de mes nouveaux chefs de service, comprenant mon souhait de partir et interloqué par cette note de 3/5, m’a défendue auprès du général commandant l’unité afin que j’obtienne 4,5/5 à la notation suivante, ce qui fut le cas. Je suis donc restée.
Pourquoi avoir finalement choisi de quitter l’Armée ?
Ce sont des considérations personnelles qui ont motivé ma décision de quitter l’armée. Je me suis mariée à un militaire, qui travaillait également dans les transmissions, et nous avons eu deux enfants. Nous avons quitté la région parisienne et avons tous les deux été mutés au sein de la base aérienne de Cognac, nos deux familles résidant dans la région bordelaise. Je me suis finalement séparée de mon mari quelque temps plus tard mais comme nos enfants étaient en garde alternée, nous avions convenu que celui des deux qui serait muté le premier quitterait l’armée pour pouvoir rester dans la région. Au demeurant, la sécurité informatique prenait une place grandissante dans mon travail, ce qui me déplaisait car cela devenait trop technique. Comme j’étais un très bon élément à Cognac, zone test pour l’interarmisation, j’ai anticipé une probable mutation à Paris au sein d’un État-major où mes compétences auraient été mises à profit. J’ai donc initié ma reconversion en 2008 afin de rester dans la région.
Au sein des armées, il y a des personnes qui vous accompagnent, ce qui a été mon cas. Comme ma spécialité n’existait pas dans le civil, j’ai effectué une série de tests afin d’identifier les métiers qui pourraient me convenir. Dans les options, il y avait la comptabilité, choix que j’ai effectué sur la base de mes savoir-être, la rigueur et la discrétion. J’ai ensuite obtenu un diplôme en trois ans à distance grâce au CNED. S’en est suivi un grand nombre de CDD à temps partiel avant d’être recrutée en CDI à temps complet au sein du cabinet comptable où j’exerce encore aujourd’hui.
Si vous deviez exprimer, en quelques mots, ce que vous a apporté l’armée, quels seraient-ils ?
L’armée m’a permis de prendre conscience que j’étais capable de faire bien plus que ce que je pensais. Grâce à elle, j’ai pris confiance en mon potentiel. Cela repose essentiellement sur cette notion de collectif. Au sein de l’institution, vous faites partie d’un groupe et vous devez suivre le groupe quoiqu’il arrive. Alors que j’étais très mauvaise en sport, je me suis surprise à finir des courses que je pensais ne jamais pouvoir terminer. Échouer ne faisait pas partie des scenarii envisageables. J’ai donc trouvé les ressources nécessaires pour me dépasser et aller au bout.
Mon parcours au sein de l’armée me permet aussi aujourd’hui de porter un autre regard sur les événements, faculté que je m’efforce de mettre à profit dans le cadre de mon travail de comptable. J’essaie autant que possible de faire de la cohésion de groupe une priorité au sein du cabinet. J’apporte ma bonne humeur et je reste à l’écoute de mes collègues, notamment quand ils sont en difficulté, afin que nous puissions atteindre les objectifs ensemble.
Les expériences à l’étranger vous permettent également de nourrir votre curiosité, de développer une capacité à porter un regard positif sur chaque situation afin d’en tirer le meilleur. Certains ne bénéficient pas de conditions de vie aussi favorables que les nôtres, ce qui vous conduit à être reconnaissants au quotidien.