Lu Viet

« Je n’ai qu’une vie et je veux la vivre pleinement, avec de vraies interactions, sincères et sans hypocrisie. »

Né à Troyes dans une famille qui a tout perdu puis tout reconstruit en fuyant le régime communiste vietnamien, Lu Viet a grandi avec une philosophie centrée sur l’instant présent. Pharmacien de formation, il gravit les échelons au sein d’un grand groupe pharmaceutique jusqu’à ce qu’un entretien manqué lui révèle le poids du réseau. Aujourd’hui à la croisée des chemins, partagé entre volonté d’expatriation, reconversion et rêve de scène enfoui, il n’a qu’une seule certitude : avancer sans se trahir.

Lu Viet Thaï

Lu Viet Thai, transformation lead au sein d’un grand groupe pharmaceutique

Pourriez-vous revenir sur vos origines et sur les valeurs qui vous ont été transmises ?

Je suis né à Troyes, au sein d’une famille d’origine vietnamienne. Je suis le seul à être né en France, mes parents et mes deux grands frères étant nés au Vietnam. C’est la guerre et l’arrivée au pouvoir du régime communiste qui a conduit ma famille à immigrer en France. En raison de leur lien avec l’ancien régime sud-vietnamien, mes grands-parents se sont vus confisquer leurs biens, mon grand-père a été emprisonné et mon père a par la suite été privé de la possibilité d’effectuer des études sur place.

Comme il ne voyait pas d’avenir là-bas, mon père a pris la décision de partir seul en Chine, puis à Hong Kong, son objectif étant de s’installer à terme aux États-Unis. À Hong Kong, il a d’abord vécu de petits boulots puis il a réussi à rejoindre la France grâce à son statut de réfugié politique. Ma mère devait attendre qu’il puisse les faire venir, mes frères et elle, mais a finalement suivi le même chemin quelques années après. Ils ont fait partie des boat people et ont connu les camps à Hong Kong. Mon frère aîné, âgé de six ans à l’époque, chapardait des fruits et légumes dans les marchés pour pouvoir survivre.

Grâce au regroupement familial, mon père a finalement réussi à les faire venir en France. Par la suite, ils ont tous obtenu la nationalité française et se sont installés dans une cité en banlieue de Troyes où ils ont retrouvé une importante communauté vietnamienne, qui avait fui le pays pour les mêmes raisons. Moi je suis né quelques années après et je n’ai pas connu tout cela. Sur place, on formait une vraie famille avec cette communauté. On était tous « cousins », « cousines », appelant les adultes « tonton » et « tata ».

De cette expérience, mes parents ont conservé une philosophie de vie centrée sur le moment présent. Du jour au lendemain, on leur a tout retiré. Pour cette raison, ils nous ont toujours incité, mes frères et moi, à vivre dans l’instant tout en ayant un plan sur lequel s’appuyer en cas d’imprévu. Concrètement, cela signifiait poursuivre de belles études et mettre de l’argent de côté. 

Mon père travaillait au sein des usines de chocolat Jacquot et ma mère dans le textile, à domicile, où notre cave avait été aménagée à cette fin. Comme ils travaillaient beaucoup, c’est mon grand frère, de dix ans mon aîné, qui nous a élevés mon frère et moi. Grâce à l’épargne de mes parents, on a ensuite pu se rapprocher du centre de Troyes car ils ne souhaitaient pas que nous grandissions dans cet environnement communautaire. Pour eux, ce déménagement allait permettre de mieux nous intégrer à la société française et de rejoindre de meilleures écoles.

Qu’est-ce-qui a motivé votre orientation vers des études de pharmacie ? 

Aucun membre de mon entourage n’évoluait dans le milieu de la santé. Pour autant, j’ai toujours voulu avoir un métier qui me permette d’aider les gens. Comme j’adore les animaux, je voulais initialement devenir vétérinaire mais j’ai vu, un peu trop jeune, un documentaire montrant l’euthanasie d’un chat ayant ingéré un aliment toxique. Cela m’a instantanément coupé l’envie !

À la fin du lycée, j’avais toujours en tête le discours de mes parents consistant à poursuivre de belles études. À l’époque, cela impliquait de suivre la première année commune aux études de santé (PACES), ce que j’ai fait. J’ai rapidement senti que je n’étais pas à ma place, je n’aimais pas l’anatomie et je lui préférais la chimie, matière dite « de pharmacien ». Faute d’implication de ma part, j’ai échoué cette première PACES puis j’ai retenté en me donnant les moyens. L’été qui a suivi, j’ai travaillé dans un fast food pour pouvoir m’inscrire au sein de la prépa privée « Médical Reims ». J’ai travaillé d’arrache-pied, j’ai réussi cette deuxième PACES et j’ai ensuite intégré la Faculté de pharmacie de Reims.

Comment vivez-vous vos années d’études à Reims ? Y trouvez-vous votre place ?

À ce moment-là, j’étais déterminé à intégrer la voie « officine ». Durant mon adolescence, mes parents ont ouvert un supermarché d’alimentation asiatique où je les ai aidés pendant des années : tenue de la caisse, mises en rayons, allers-retours à Paris pour le renouvellement du stock, déchargement des cargaisons etc. J’ai adoré cet environnement, l’aspect commercial et la simplicité des transactions. Cela m’a donné envie d’être à la tête de ma pharmacie, d’avoir mes propres patients. Cela mêlait à la fois l’aspect business, le travail d’équipe et la dimension d’aide aux personnes. 

Malheureusement pour moi, mes stages obligatoires en officine sont un calvaire : je suis cantonné à l’arrière boutique - réception des cartons, rangement et étiquetage - et je ne vais jamais au comptoir au contact des patients. Comme je m’ennuie en cours, je triple ma troisième année de pharmacie. Entre temps, je suis recruté au sein de la prépa privée Médical Reims, ce qui me permet de subvenir à mes besoins. Par ailleurs, j’adore ce que j’y fais. C’est bien plus concret pour moi, ils me donnent de plus en plus de missions et je deviens responsable de la scolarité puis manager en 2015, à seulement 22 ans. 

À l’issue de cette troisième tentative, je me retrouve dos au mur : Médical Reims me propose un CDI pour être responsable de site à Paris au moment où j’hésite à arrêter mes études, étant une nouvelle fois au rattrapage. Après en avoir parlé autour de moi, je finis par revenir à la raison et me donne à 200 % lors de ces rattrapages, efforts qui seront payants. Je décline donc leur offre d’emploi puis obtiens ma quatrième et ma cinquième année sans encombres. 

Pourquoi se spécialiser ensuite dans le marketing pharmaceutique ?

À la fin de ma cinquième année, j’ai un stage obligatoire à l’hôpital. J’étais excité à l’idée de découvrir cet environnement mais l’expérience a été aussi désastreuse que celle en officine. On me fait littéralement comprendre que je ne « sers à rien ». Par ailleurs, je trouve ce milieu oppressant et déshumanisé. J’ai un second stage en laboratoire de pharmacologie et toxicologie où je m’ennuie profondément. Si on fait le bilan et que l’on écarte l’officine et l’hôpital, il reste donc la troisième et dernière voie : l’industrie. 

Au fil des discussions avec des camarades et enseignants, beaucoup me recommandent le marketing en insistant sur l’aspect communication, la promotion et la créativité. Je me rends alors au forum de l’Association pour la Promotion auprès de l’Industrie des Étudiants en Pharmacie (APIEP) de Châtenay-Malabry (aujourd’hui devenu Paris-Saclay). Il s’agit du plus important en la matière compte tenu des nombreux laboratoires pharmaceutiques à proximité. J’assiste à la conférence du Master Marketing Pharmaceutique et Technologies de santé et j’ai un déclic. Je veux devenir le chef d’orchestre d’un produit : organiser sa promotion et générer de la croissance. Mon stage de fin de cinquième année en marketing pharmaceutique chez Aspen confirme mon engouement. On me permet de mettre ma créativité au service du produit, j’ai des missions concrètes, des livrables à rendre et je travaille au sein d’une équipe. Je postule ainsi au Master de Paris-Saclay et je suis pris.

Comment parvenez-vous à intégrer un grand groupe pharmaceutique en 2019 ?

Le Master s’effectuait dans le cadre d’une alternance à temps plein. Ainsi, lors de l’entretien, j’étais face à une vingtaine de professionnels de laboratoires pharmaceutiques. À l’issue du Master, ce sont eux qui appellent les étudiants. Je rencontre alors celui qui allait devenir mon manager et le feeling opère instantanément. Je me sens à ma place, désiré, compris. Il veut développer mon potentiel et sait comment procéder. Le poste impliquait de travailler à la fois sur des produits matures et sur un produit en lancement. Mes parents ont aussi pesé dans la balance au moment de mon choix : ils connaissaient l’entreprise et seraient fiers que je l’intègre. J’accepte ainsi l’alternance et rejoins le groupe en tant qu’assistant chef de produit en oncologie. 

Durant mes quinze mois, je me forme et j’apprends beaucoup. Je n’ai que peu d’espoir d’y rester à l’issue car le groupe recrute peu mais, coup du destin, la fin de mon alternance coïncide avec le départ de la cheffe de produit. Le poste n’est pas ouvert à l’externe donc je suis d’abord pris en intérim et suis finalement recruté en CDI en avril 2021. Je deviens officiellement chef de produit en oncologie et je travaille sur un cancer du sang, le myélome multiple.

Comment évolue votre poste de chef de produit ? Quels aspects vous plaisent, lesquels vous pèsent ?

Je reste à ce poste jusqu’au lancement du produit, soit deux ans et demi, puis j’arrive à la fin d’un cycle. Mon rythme devient assez récurrent : mêmes séminaires, mêmes congrès, mêmes périodes de dépôts durant l’année. Les ressources humaines (RH) me proposent alors un poste transverse de transformation lead, mêlant du commercial, du marketing stratégique et opérationnel, de la gestion du changement ainsi que de la gestion de projets variés sur plusieurs aires thérapeutiques. Je suis emballé donc j’accepte ! 

Je peux par exemple être amené à travailler sur l’adoption d’outils utilisant l’intelligence artificielle. C’est un poste où je dois pouvoir démontrer à la direction que j’ai réussi à améliorer l’efficacité des processus, où je développe également mes compétences en gestion des parties prenantes. En revanche, je ne travaille pas directement pour les patients mais pour l’amélioration de la performance des équipes, ce qui m’éloigne de la dimension santé à proprement parler.

Comment envisagez-vous la suite aujourd’hui ?

Honnêtement, j’arrive une nouvelle fois à la fin d’un cycle donc je reste très ouvert.

En octobre dernier, j’ai candidaté en interne à un poste d’attaché de direction au Japon. J’ai eu un premier entretien en anglais avec les RH et la personne actuellement en poste. Je m’y prépare mais le jour J, je ne me sens pas à l’aise, je perds mes mots, je suis confronté à des mises en situation que je n’ai pas anticipées. Contre toute attente, je suis retenu pour la phase suivante, à savoir un entretien avec la directrice elle-même. Je travaille sans relâche mon discours de présentation, les questions probables et les mises en situation potentielles. L’entretien se déroule sans accroc mais je ne suis pas retenu. La directrice prend toutefois le temps de m’expliquer pourquoi, m’indique que j’ai été un candidat solide mais qu’elle a préféré poursuivre avec quelqu’un de local, plus senior. Alors que je lui demande conseil en vue de futurs entretiens, elle m’invite à “travailler mon exposition”. Je prends alors conscience que les opportunités d’évoluer vont de pair avec le réseau, que l’expertise opérationnelle ne suffit pas toujours. 

Aujourd’hui, ce qui est certain, si je poursuis dans l’industrie pharmaceutique, c’est que je refuse de fonctionner comme cela. On m’a toujours dit que j’étais disruptif. Dont acte. Je vais fixer mes propres règles et m’attacher à créer des relations humaines et authentiques. Pour faire écho à la philosophie de mes parents, je n’ai qu’une vie et je veux la vivre pleinement, avec de vraies interactions, sincères et sans hypocrisie.

Je reste persuadé qu’un jour, j’aurai ma propre officine mais ce n’est pas ce que je souhaite aujourd’hui. Je n’ai ni le budget ni l’envie de m’installer dans un quotidien plus routinier. Je reste tenté par une expérience à l’étranger, je me dis que c’est le bon moment car je n’ai pas d’attaches donc cela me permettrait de profiter pleinement de l’expatriation et de travailler mon adaptabilité. 

Ceci dit, si je suis complètement honnête, j’ai bien un vieux rêve enfoui mais je n’ai pas encore le courage de me lancer ! J’ai toujours été attiré par le stand-up. J’ai d’ailleurs suivi une formation au « Cours Florent » il y a quelques années mais je n’ai jamais osé aller plus loin par peur panique d’essuyer un échec devant un public. Cette envie revient aujourd’hui car une de mes amies a sauté le pas, sans quitter son métier pour autant, donc je me dis : pourquoi pas moi ?

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