Jamil
« L’innovation, c’est avant tout construire des choses ensemble, sinon cela n’a pas d’intérêt. »
Jamil a toujours eu un temps d’avance. Capitaine de l’équipe régionale de natation avant de décrocher son diplôme, il fait ses armes chez Kraft, puis plonge tête la première dans les premiers pas d’Internet en France avant de devenir l’un des pionniers de la publicité et du marketing mobile. C’est aujourd’hui vers l’intelligence artificielle et le quantique qu’il tourne son regard, avec la même conviction qui l’anime depuis ses débuts : mieux vaut être le premier à comprendre une révolution que le dernier à la subir.
Jamil Hijazi, entrepreneur - intrapreneur
Dans quel milieu avez-vous grandi et quelle influence a-t-il eu sur vos choix professionnels ?
J’ai vécu jusqu’à l’âge de cinq ans en Sierra Leone, en raison de l’activité professionnelle de mon père, puis je suis revenu en France où j’ai grandi dans l’Oise avec ma mère et mon frère, après la séparation de mes parents. Le sport est rapidement devenu l’un de mes moteurs, jusqu’à devenir capitaine de l’équipe régionale de natation. Comme je voulais poursuivre dans le sport à haut niveau, j’ai orienté mon choix d’études en conséquence et je me suis dirigé vers une maîtrise de gestion à Amiens où il y avait un centre d’entraînement offrant des conditions privilégiées. Ce n’est qu’au moment de poursuivre mon DESS en marketing à Rennes que j’ai mis la natation en veilleuse. À l’époque, ce sport était beaucoup moins médiatisé, il y avait peu de champions olympiques auxquels on pouvait s’identifier. Même si je n’ai pas poursuivi dans cette voie, cela a été un premier apprentissage pour moi. J’ai appris à me donner les moyens de mes ambitions, j’ai compris que rien n’arrivait instantanément, que cela nécessitait du travail. Durant mes années de natation, j’ai subi une blessure grave et j’ai pu reprendre la compétition un an après, grâce à mon directeur technique et entraîneur régional de l’époque - devenu directeur technique de l’équipe de France par la suite. Cela m’a permis de prendre confiance dans ma capacité à me dépasser et à surmonter les épreuves de la vie.
Au-delà du sport, mon frère a aussi joué un rôle important dans mes choix professionnels. Féru de technologies, il s’est rapidement procuré l’un des premiers ordinateurs. J’en ai conservé un véritable attrait pour l’innovation et la compréhension des usages qu’elle permet. Cela doit être héréditaire car ma grand-mère a été l’une des premières à s’équiper d’une cocotte-minute. C’était elle la vraie précurseuse de la famille !
Pourquoi avoir choisi de rejoindre Kraft à la fin de vos études ?
Durant mon DESS, je me suis spécialisé dans la grande distribution, charmé par le lancement de nouveaux produits.
Une fois sur le marché de l’emploi, je postule naturellement chez Kraft, référence en la matière, et chez France Télécom, qui lance son pager. J’intègre finalement Kraft, qui recrute beaucoup de jeunes diplômés. Je monte rapidement les échelons et je deviens manager d’une équipe sur le terrain. C’est un moment charnière où on m’explique que, malgré les millions que je suis amené à manipuler, je dois porter une attention particulière aux hommes et aux femmes que j’encadre, car c’est là que réside la vraie valeur. J’applique d’ailleurs toujours ce principe aujourd’hui.
En interne, il y a également une vraie culture de la formation. Tous les mois, je suis formé sur les techniques de management et de gestion de projets, on me donne les moyens nécessaires pour agir. Il y a bien sûr des contreparties : une échéance ne se déplace pas, être à l’heure à un rendez-vous signifie arriver cinq minutes en avance et je suis prié d’obtenir des résultats.
Par la suite, je m’oriente vers les systèmes d’information, au moment de la mise en place d’un nouvel outil pour les forces de vente, un poste à la fois exigeant et stressant. Puis est arrivée « ma » révolution industrielle : Internet.
C’est à ce moment-là que vous opérez un virage à 180° ?
Effectivement, je choisis d’intégrer un des tous premiers acteurs de l’Internet en France. L’entreprise traverse une période faste mais le tableau se noircit rapidement au moment de l’éclatement de la bulle. Tout se fige, les valorisations chutent, les investisseurs se désengagent, et l’entreprise, jusque-là en hypercroissance, doit licencier. Je dois me séparer de certains de mes collaborateurs et je comprends que je suis moi-même sur la sellette.
Malgré la difficulté de la situation, je retiens néanmoins qu’il est primordial de savoir gérer les aléas car il y a toujours une différence entre les ambitions que l’on porte dans un business plan et la réalité des résultats. Par ailleurs, c’est dans ce genre de situation qu’entrent en jeu la résilience, la ténacité et la capacité à pivoter.
Après cette déconvenue, j’identifie toutefois une montée en puissance de l’Internet mobile, ce qui me conduit vers le marketing mobile.
Concrètement, à quoi ressemblent vos premiers pas d’entrepreneur ?
Avec un associé, j’édite un magazine vendu en kiosque et dédié aux usages mobile, puis je convaincs quelques grands opérateurs et fabricants de mobiles d’intégrer un second projet de magazines gratuits. On tire alors à près d’un million d’exemplaires chaque trimestre.
Avec un autre partenaire, je mets en place la première reconnaissance d’objets par téléphone grâce à Internet. Je travaille d’ailleurs avec de multiples annonceurs, dont ceux à caractère érotique qui, contrairement aux apparences, ont une vraie culture de l’innovation et du retour sur investissement. Petit à petit, je deviens la première régie publicitaire mobile en France, en dehors des portails d’opérateurs, et peux compter BNP Paribas, Renault ou encore La Poste parmi mes clients.
Bon nombre de mes amis ne croyaient pas à l’avènement du mobile et m’ont même proposé de m’aider à trouver un autre métier. Heureusement que je ne les ai pas écoutés !
Je finis par me consacrer exclusivement à la publicité sur mobile et me souviens d’une publicité en particulier, grâce à laquelle on a remporté le Grand Prix Stratégies avec La Chaîne Météo du groupe Le Figaro. Il s’agissait d’une publicité pour des pneus hiver Michelin, que l’on diffusait lorsque certaines conditions météorologiques étaient réunies. C’est ce concept de publicité géolocalisée et environnementale qui nous a valu cette récompense.
Quel est votre quotidien à cette époque ?
Il est assez dense ! Je peux prendre le petit-déjeuner avec un dirigeant d’Orange puis revenir au bureau pour traiter des difficultés techniques avant de déjeuner avec un annonceur, puis finir ma journée avec un problème de plomberie à gérer. Cela peut surprendre mais c’est la réalité du dirigeant d’une entreprise à taille humaine, d’où l’importance d’être polyvalent.
Je tiens ce rythme jusqu’en 2012, date à laquelle un groupe de presse quotidienne régionale rachète mon entreprise.
Dans quel état d’esprit êtes-vous après le rachat de votre entreprise ?
Je reste un an dans le groupe jusqu’à obtenir mon complément de prix. Comme la vitesse à laquelle je veux avancer n’est pas compatible avec le fonctionnement d’un grand groupe, je pars et me lance en tant que consultant indépendant.
Je m’intéresse aux objets connectés et au cloud, qui renverse la table en proposant un modèle économique fondé sur l’abonnement. J’accompagne alors l’entreprise Colibri with us - qui deviendra Xelya - début 2015, dont le président souhaite un regard neuf sur l’organisation. J’intègre ensuite l’entreprise en tant que directeur associé en charge du marketing et de la stratégie afin de mettre en place les recommandations que j’ai formulées en tant qu’indépendant. Concrètement, il s’agit de mettre en place une nouvelle organisation fondée sur des lead managers en charge de générer des opportunités, des commerciaux chargés de les transformer et des customer success managers en charge des ventes additionnelles. L’adoption n’a pas été simple, il a fallu faire preuve de pédagogie.
En parallèle, je travaille également sur le rebranding de l’entreprise et crée de nouveaux pôles parmi lesquels le Conseil et les Relations publiques.
En dix ans, l’entreprise est passée de 40 collaborateurs à 240 collaborateurs, et de 3 millions d’euros de chiffre d’affaires à 30 millions d’euros de chiffre d’affaires, ce qui est une belle réussite.
Je l’ai quittée l’année dernière après dix années particulièrement riches, avec l’envie d’ouvrir un nouveau chapitre professionnel.
Quels sont les éléments qui vous ont nourri à chaque étape de votre parcours ?
J’ai trouvé mon épanouissement dans le fait d’avoir été pionnier au sein de chaque poste que j’ai occupé. J’ai également beaucoup appris aux côtés des femmes et des hommes avec qui j’ai pu collaborer. Une de mes meilleures expériences reste ma première chez Kraft. On y a vécu des moments très difficiles. Et pourtant, plus de vingt ans après, un ancien collaborateur m’en parle encore avec le sourire. Il a parfois fallu se lever à 4h du matin pour aller sur le terrain mais cela a été une vraie aventure humaine.
Selon moi, ce sont les moments humains qui rendent le travail plaisant. L’innovation, c’est avant tout construire des choses ensemble, sinon cela n’a pas d’intérêt.
À l’inverse, comment avez-vous appréhendé les difficultés qui se sont présentées sur votre chemin ?
J’ai vécu de nombreuses épreuves mais cela fait partie de la vie. Je regrette que certains discours sur les réseaux sociaux contribuent à véhiculer l’idée que l’entrepreneuriat est simple et merveilleux. Il ne s’agit pas non plus de noircir le tableau mais parfois on tente des choses, parfois on se plante et ce n’est pas grave. C’est en se confrontant aux difficultés que l’on grandit.
J’ai de nombreux revers en tête dont un en particulier, à l’époque où les jeux par SMS étaient en vogue. Avec un partenaire, on a financé un avion publicitaire comme on pouvait en voir voler au-dessus des plages. On en rigole encore aujourd’hui mais cela nous a coûté très cher et cela a été un flop total !
Je me souviens également d’un imprimeur qui m’a lâché la veille d’un bouclage. Cela m’a contraint à réfléchir sur plusieurs fronts en même temps : le recours juridique d’un côté, en solution de moyen terme, et la gestion de l’urgence de l’autre. C’est le lot de tout entrepreneur : savoir réagir, s’adapter.
Souvent, les difficultés nous paraissent insurmontables en début de parcours puis nous semblent anecdotiques avec l’expérience. De mon point de vue, les vraies difficultés sont celles qui impliquent des personnes. Je pense notamment aux licenciements que j’ai dû opérer lors de l’explosion de la bulle Internet. Cela me suit encore.
Face au doute, comment savoir si l’on est à sa place ?
Je dis souvent : « on a plusieurs vies professionnelles mais on n’a qu’une seule vie », donc lorsque l’on ne s’épanouit pas quelque part, il faut partir. Il faut aussi savoir écouter son intuition car elle est souvent de bon conseil.
Pour le reste, l’essentiel c’est d’aller là où on a de la valeur. Prenons mon cas, j’adore cuisiner mais je sais que c’est un milieu où je n’apporterais pas de valeur, raison pour laquelle je ne m’y lance pas professionnellement. Je me passionne pour le travail de création des chefs mais cela reste un loisir.
Et comment voyez-vous la suite aujourd’hui ?
Je veux continuer à avoir de l’impact, porter la croissance d’une entreprise et aider des équipes à être plus performantes. Je suis plus attiré par les sujets où l’impact se mesure rapidement, plutôt que par des sujets de long terme.
Au vu du contexte actuel, je m’intéresse à l’IA et au quantique. Comme toutes les innovations, il y a beaucoup de discours techniques autour, mais mon intime conviction c’est que l’on ne peut intéresser des dirigeants qu’en parlant du bénéfice concret pour eux.
Le quantique n’est pas encore structuré, il y a beaucoup de promesses mais peu de réelles possibilités industrielles. Je suis d’ailleurs convaincu que certains pays ont déjà aspiré un nombre considérable de données en pariant sur le jour où ils pourront les décrypter, même chiffrées. C’est un vrai enjeu, mais plutôt à moyen terme.
L’IA, quant à elle, provoque déjà un grand bouleversement. Si elles n’opèrent pas un sérieux pivot, certaines entreprises vont péricliter, même valorisées à plusieurs millions. Certains métiers vont disparaître également mais, contrairement à certains, je ne pense pas que ce soit nécessairement une mauvaise chose. Cela permettra de se concentrer sur des tâches plus enrichissantes, même si certains profils devront être accompagnés.
Je ne suis pas très inquiet sur le sujet. L’IA ne prend jamais de risques, elle rassure. Nous, on ose. Et on a l’empathie en plus.