Aurélien

« Le cinéma me permet de donner libre cours à mon désir d’explorer un monde intérieur, émotionnel, que la science ne peut pas m’aider à atteindre. »

Depuis le lycée, Aurélien n’a qu’un désir : devenir chercheur. Étudiant en physique, une prise de conscience l’amène à douter de sa vocation au moment même où naît en lui le désir d’explorer un autre imaginaire à travers le cinéma. Après la Fémis et une thèse dédiée au processus de création, il choisit de raconter la face cachée du monde de la recherche avec son premier long métrage, « Chercheurs », en salles début 2027.

Aurélien Peilloux, scénariste et réalisateur

Qu’est-ce qui, enfant ou ado, vous a orienté vers les sciences plutôt qu’ailleurs ?

C’est le désir de devenir chercheur qui m’a guidé vers des études scientifiques. Il y a eu deux moments de bascule lorsque j’étais lycéen. Le premier a eu lieu un jour d’hiver, où je travaillais avec une amie sur un problème de physique. J’ai vécu ce que le philosophe américain John Dewey décrit comme une « expérience de signification ». J’entends encore la pluie tomber sur le velux alors que l’on tentait de résoudre le problème du skieur qui descend une pente. C’est un problème de physique assez simple mais ce n’était pas évident pour moi à l’époque. Tout d’un coup, c’est devenu limpide. J’ai compris quelque chose, c’était très émotionnel, cela impliquait mon corps dans son entier. À partir de là, la physique est devenue facile pour moi. L’autre moment charnière a eu lieu lors de notre victoire au concours national des Olympiades de physique, où nous avions présenté avec quelques amis un bateau à propulsion magnétohydrodynamique. 

Vos études vous confortent-elles dans votre choix ?

Oui et non. Après ma classe préparatoire, je rejoins l’École Supérieure de Physique et de Chimie Industrielles de la ville de Paris (ESPCI ParisTech, aujourd'hui ESPCI Paris – PSL), où chaque cours dispensé est relié aux travaux de l’un des laboratoires qu’accueille l’école. À cette époque, je suis toujours passionné. Je poursuis avec un master en physique des particules à l’Université de Montréal et je commence à sentir que je n’aurai pas les capacités mathématiques pour inventer de nouveaux modèles - les difficultés sont telles que seule une poignée de chercheurs en sont capables aujourd’hui. J’ai aussi le sentiment d’être arrivé à la fin d’un cycle et, pour la première fois, je doute de mon envie de poursuivre dans cette voie.

De retour en France, le directeur de mon école, à la tête d’un laboratoire qui aborde des phénomènes biologiques à l’aide de la physique théorique, accepte de m’accueillir. Pour cela, il me faut un master recherche en biophysique, ce que je poursuis à l’Université Paris VII. À l’issue des six mois de stage dans son laboratoire à l’Institut Curie, j’obtiens une bourse de thèse pour mes recherches de la part du Centre de recherche interdisciplinaire - devenu le Learning Planet Institute - de François Taddei.

Mais, au même moment, j’apprends que j’ai réussi le concours d’entrée à l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son (Fémis)…

À quel moment décidez-vous d’opérer ce virage vers le cinéma ?

En réalité, mon intérêt pour le cinéma a germé au lycée, grâce à une amie qui m’a initié, puis il s’est transformé en vraie passion lors de mon stage de troisième année d’études à Tokyo. À l’époque, je n’ai aucune culture cinématographique mais j’ai du temps libre et je regarde de nombreux films le soir. Je suis très curieux et je tombe sur le site d’un cinéphile qui me permet de découvrir des cinéastes tels que Stanley Kubrick, David Lynch ou encore Jean-Luc Godard. L’année suivante, à Montréal, cette passion devient un véritable désir de faire de la mise en scène. Au départ, je me mets des barrières : j’ai cinq années d’études derrière moi, la conviction de vouloir devenir chercheur et soudain, je remets en cause toute une projection de vie. J’étouffe ce désir naissant mais je commence à fréquenter des personnes dans le milieu du cinéma et de l’art en général.

À l’issue de cette année au Canada, je démarche des dizaines de cinéastes québécois et dans le lot, Micheline Lanctôt me répond et accepte de m’accueillir en observateur sur son plateau de tournage. Elle a trente ans de carrière en tant qu’actrice et réalisatrice, et s’apprête à tourner son dixième long métrage. Pour la petite histoire, elle est elle-même passionnée de physique des particules ! Au total, je passe six semaines auprès d’elle et je découvre tous les corps de métier mobilisés sur un plateau de cinéma. Je crée d’ailleurs un blog pour raconter le quotidien du tournage. Comme je me sens épanoui, heureux, je me dis qu’il faut en faire quelque chose. Le cinéma me permet de donner libre cours à mon désir d’explorer un monde intérieur, émotionnel, que la science ne peut pas m’aider à atteindre.

Comment se passe votre retour à Paris après cette immersion sur un plateau de tournage ?

L’année qui suit est difficile. J’hésite entre arrêter le master recherche en biophysique afin de débuter un stage de régisseur sur un plateau, et poursuivre afin de valider mon diplôme, ce que mes parents m’encouragent à faire. Au départ, je suis malheureux car le désir de faire du cinéma est de plus en plus fort : je vais voir beaucoup de films, je découvre énormément d’auteurs, de nombreux mouvements comme le cinéma américain des années 80 ou encore le néoréalisme italien. 

Le laboratoire à Curie est quant à lui un excellent laboratoire, une voie royale vers la recherche. Je sais que ce serait une grande chance de poursuivre avec mes travaux doctoraux. Puis, au Nouvel An cette année-là, je suis en Bretagne avec des amis et l’un d’eux m’encourage à tenter le concours de la Fémis. Je n’ai rien à perdre donc je tente ma chance. Mes carnets remplis de notes sur des films et mes deux années à mettre en scène des pièces au club de théâtre de l’ESPCI m’aident pendant les épreuves. Je réussis le concours du premier coup ! Quelques années après, la présidente du jury m’a d’ailleurs avoué qu’ils avaient eu l’intuition que j’avais quelque chose à raconter sur les chercheurs, même si je n’en avais aucune envie à l’époque.

D’un côté, votre thèse, de l’autre la Fémis, comment arrivez-vous à mener les deux de front ?

Je décide de renoncer à ma thèse et l’annonce à François Taddei, qui m’avait accordé ma bourse. Et là, s’opère un petit miracle : il me propose de conserver ma bourse pour la dédier à une thèse « art-sciences ». Son ouverture d’esprit est un cadeau immense. Cela m’assure une sécurité financière pendant mon parcours à la Fémis et me permet de rester dans le monde universitaire en m’intéressant à une question qui me passionne : le processus créatif. 

Mes quatre années de thèse coïncident avec mes quatre années à la Fémis, il est donc important que les deux se nourrissent mutuellement. J’étudie de façon transdisciplinaire la manière dont naissent les idées et je m’appuie sur les postulats de la physique quantique pour comprendre le processus créatif, en m’inspirant notamment des travaux de Stéphane Lupasco ou d’Edgar Morin. Cela revient à considérer que l’état créatif est un état d’équilibre entre des dynamiques énergétiques antagonistes. On peut en même temps chercher, explorer, diverger, tout en convergeant, construisant, ébauchant des récits. On construit et on détruit en même temps. S’agissant d’un film, il doit être à la fois structuré, presque mathématique dans sa tenue dramatique, et organique, vivant, avec des personnages qui débordent du cadre.

Je m’intéresse également à la manière dont les connaissances scientifiques et la pratique artistique peuvent se rencontrer. Pour reprendre un exemple, j’ai tourné un documentaire en 2013 sur la gentrification du dix-neuvième arrondissement de Paris. J’ai interviewé de nombreux habitants du quartier ainsi qu’un biologiste de Curie, Michel Bornens, sur l’évolution, le darwinisme. De cette heure de conversation avec lui, trois moments précis vont, par la magie du montage, donner un sens plus grand aux images qui suivent et précèdent. C’est la rencontre entre le discours scientifique et la transformation d’un quartier qui va faire écho aux bouleversements que chacun connaît et procurer grâce à cela une émotion universelle. Ce film a d’ailleurs été sélectionné dans plusieurs festivals tels que « Visions du Réel » en Suisse.

La sélection en festival est-elle le critère qui permet de considérer un film comme « réussi » ?

C’est justement l’un des sujets de ma thèse. Tout le monde investit une part de son propre imaginaire, projette quelque chose de son vécu face à un film, une œuvre, raison pour laquelle nous avons des avis divergents. 

Pour autant, il y a plusieurs éléments qui permettent d’apprécier la réussite d’un film, qu’il s’agisse des discussions que cela engendre chez les spectateurs, de la sélection en festivals, ou de l’achat par les chaînes de télévision et les plateformes de streaming. Ceci étant dit, un film qui passe inaperçu est-il un mauvais film ? Je n’ai pas d’opinion là-dessus, c’est presque une question au cas par cas. En réalité, il s’agit surtout d’accepter les règles du jeu. Pour qu’un film soit financé, il doit répondre à une attente du marché. Je me suis déjà heurté à cette réalité à l’occasion de mon premier projet de long métrage, « Les songes magnétiques ». Les distributeurs ne croyaient pas en sa capacité à générer beaucoup d’entrées en salles, je n’ai donc pas obtenu les financements. J’avais pourtant la production, le casting… 

Mais il faut se préserver de la naïveté du mythe du génie romantique. Les artistes ont toujours été financés par des mécènes privés. Mozart lui-même n’a fait que répondre à des commandes toute sa vie, jamais il ne s’est levé un matin en se disant « je me sens inspiré, je vais écrire un opéra ». Il faut avoir conscience des lois du marché même si on a la chance, en France, d’avoir un cinéma d’auteur et une liberté qu’il faut absolument préserver.

Diriez-vous que le milieu du cinéma peut être précaire ?

Oui, il peut y avoir une précarité financière chez certains. Tous les réalisateurs que je connais ont souvent deux ou trois projets en parallèle, par lucidité. Selon moi, il faut être à la fois extrêmement attaché, amoureux de son projet, et en même temps extrêmement détaché, lucide. Quand j’ai senti une résistance pour « Les songes magnétiques », j’ai commencé l’écriture de mon long métrage « Chercheurs ». Ceci dit, j’ai la chance de ne jamais avoir eu de difficultés financières car ma thèse m’a permis d’enseigner à l’université. J’interviens aussi régulièrement dans le privé, à l’occasion de séminaires ou de formations. J’encadre l’incubateur créatif d’Arte, une résidence annuelle, et je suis coscénariste sur plusieurs projets. Toutes ces activités me permettent d’avoir des revenus complémentaires à ceux de la réalisation.

Qu’avez-vous souhaité raconter à travers votre premier long métrage « Chercheurs », qui sort en salles début 2027 ?

Lors de mon entrée à la Fémis, j’avais une certaine colère contre le monde scientifique, qui ne se posait aucune question d’éthique. C’est terrible mais dans les laboratoires, c’est « publish or perish ». C’est le libéralisme appliqué à la recherche : face à la pression des publications et des résultats, certains sont prêts à tout, même à voler des idées.

En 2015, j’avais déjà réalisé un premier court métrage sur le monde de la recherche. Cela a planté une graine, d’où la naissance de « Chercheurs » aujourd’hui. Je m’immerge une nouvelle fois dans ce milieu, en me nourrissant uniquement de récits issus du réel. Je voulais parler de ce monde, peu connu du grand public, constitué de personnes passionnées évoluant dans un milieu très compétitif et difficile. Le film suit l’arrivée d’une jeune doctorante dans un prestigieux laboratoire de chimie parisien qui travaille sur les antidépresseurs. L’environnement y est pesant, toxique. Je raconte la compétition extrême, qui peut mener à faire des choses insensées. D’ailleurs, dans son livre « Comment l’université broie les jeunes chercheurs » paru en 2022, Adèle B. Combes révèle des chiffres stupéfiants. Une écrasante proportion des quelque 2 000 doctorants sollicités déclare une dégradation de leur santé mentale pendant leur thèse.

Avez-vous d’autres projets de films en tête ?

Je suis déjà très fier de pouvoir montrer ce film. Cela a été une magnifique expérience de tournage et de montage avec l’ensemble de l’équipe, des productrices jusqu’aux personnes en charge du sous-titrage.

Cela étant dit, pour faire écho à mes développements sur le quantique, mon esprit est ici et ailleurs aussi. J’aimerais reprendre l’enseignement car cela m’a toujours beaucoup nourri de transmettre, et j’ai envie de garder un pied dans le monde de la recherche. En continuant à varier les projets, je reste exempt de toute pression financière et je suis libre d’écrire dans un temps qui m’appartient, liberté que je trouve inestimable.

J’ai bien quelques idées de films mais c’est trop flou pour en parler à ce stade. Ce qui est certain, c’est que je continuerai d’explorer mon monde intérieur. Et peut-être, qui sait, des vies de scientifiques ?

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Jamil