Anne

« J’ai commencé par me convaincre que ce poste était fait pour moi et j’ai finalement convaincu tout le monde. »

Adolescente, Anne rêvait de chanter sur la scène de l’Opéra de Paris. Faute d’avoir pu envisager une carrière de cantatrice, son père lui a mis une autre idée en tête : intégrer l’ENA pour pouvoir, un jour, diriger l’Opéra. Quarante ans plus tard, après quatre enfants et une parenthèse américaine, elle administre le Château de Chantilly et mesure tout ce que ce rêve lui a permis d’accomplir.

Anne Miller

Anne Miller, administratrice générale du Château de Chantilly

À quel moment la culture est-elle entrée dans votre vie ?

À l’école, j’ai toujours été une très bonne élève et j’avais des facilités dans les matières littéraires et historiques. Adolescente, je me suis ensuite prise de passion pour l’opéra, je voulais travailler dans la culture, devenir cantatrice. J’ai pris des cours de chant mais cela n’a pas été extrêmement concluant. Mes parents m’ont alors incitée à intégrer les classes préparatoires littéraires, hypokhâgne puis khâgne, ce que j’ai fait. Puis un jour, mon père me dit : « tu sais, si tu intégrais l’ENA, tu pourrais gérer l’Opéra de Paris ». Lui-même était ancien énarque et major de sa promotion. Une carrière lyrique n’étant pas envisageable, j’ai donc eu cela en ligne de mire. Pour autant, je n’ai pas tiré un trait sur le chant, l’un de mes plus grands bonheurs a d’ailleurs été d’être chanteuse bénévole au chœur de l’Orchestre de Paris pendant plus de dix ans, sous la direction d’Arthur Oldham. À l’époque, en 1990, j’ai la chance de chanter avec les plus grands chefs d’orchestre du monde, de Giulini à Solti en passant par Sawallisch et Ozawa. Je n’ai arrêté qu’à partir du moment où mes deux heures de répétition hebdomadaires avec l’Orchestre sont devenues incompatibles avec l’exercice de mes fonctions, alors que je travaillais en cabinet ministériel.

Avec l’Opéra en toile de fond, quel est votre plan au sortir de l’ENA ?

J’hésite entre deux ministères : les Finances et la Culture. Le premier allait me permettre de devenir une excellente gestionnaire, le second correspondait à mon appétence naturelle. Peut-être par vanité, je choisis un poste compatible avec ma trentième place au classement, à savoir le ministère des Finances. J’ai toujours été sensible à la dimension de prestige, je ne peux pas le nier. Pour autant, je crois beaucoup à la rigueur budgétaire, à la nécessité de réduire les déficits publics. Ainsi, ce poste à la direction du Budget est aligné avec mes convictions. Par la suite, j’ai toujours en tête mon rêve d’adolescente, la gestion de l’Opéra de Paris. Administrateur civil, j’effectue ma mobilité à la Culture, où j’intègre la Réunion des musées nationaux, puis je suis appelée en cabinet ministériel comme conseillère budgétaire. Grâce à cela, je deviens ensuite gestionnaire du Centre national du livre, un établissement culturel à taille humaine qui se situe dans un charmant hôtel particulier de la rue de Verneuil. J’ai toujours adoré lire, c’est donc une chance extraordinaire pour moi de pouvoir y travailler. Je soutiens cet objet presque sacré qu’est le livre et l’ensemble de ses acteurs : auteurs, traducteurs, éditeurs, libraires ou encore bibliothèques.

Ce poste me permet de faire mes armes en matière de gestion d’établissement. Je connais les 70 personnes qui le composent, je les reçois une à une pour comprendre leur métier et leurs aspirations. J’y reste trois ans et demi et j’y suis extrêmement heureuse. Ma prochaine cible est alors le musée d’Orsay. Mais malheureusement, tous mes plans se sont effondrés.

Le musée d’Orsay en tête, quel événement vient tout remettre en cause ?

J’ai eu l’idée saugrenue d’épouser un Américain, dix ans auparavant ! À l’époque, je sors juste de l’ENA, il m’est impossible de partir aux États-Unis. Avec mon mari, nous convenons de l’envisager de nouveau dix ans plus tard.

Dix ans après, je participe au Salon du livre, mon moment préféré de l’année. On y tient un stand d’envergure avec le Centre national du livre. Et là, mon mari m’annonce avoir reçu une proposition d’emploi à Boston. Sur le coup, c’est terrible pour moi. Je tergiverse beaucoup : tenir parole ou ne pas tenir parole. Six mois s’écoulent avant que je me décide : je choisis finalement de respecter mon engagement par crainte de l’aigreur que cela aurait pu susciter dans notre couple par la suite. À l’époque, nous avons déjà trois enfants, j’en profite donc pour négocier un quatrième. À 40 ans, sans savoir ce que je vais faire là-bas ni s’il sera simple de me reconvertir, je me dis qu’un enfant m’occupera. Et il m’a beaucoup occupée !

Une fois à Boston, je n’ai que deux possibilités : devenir consul - fonction généralement réservée à des diplomates de carrière - ou attachée culturelle. Grâce à une recommandation de Philippe Josse, directeur du Budget de l’époque et ancien camarade de promotion à l’ENA, je deviens attachée culturelle. J’y reste quatre ans avant de rejoindre bénévolement une ONG américaine en tant que chief of staff. Grâce à mon réseau d’anciens énarques, je réussis ensuite à intégrer Keolis, une filiale de la SNCF, également en tant que chief of staff puis directrice des affaires publiques. À cette époque, Keolis, qui gère les trains de banlieue à Boston, cherche une personne capable d’intervenir dans les relations publiques avec les élus et dotée d’une dimension biculturelle, pour faire le lien avec la France. Bien qu’éloignée de la culture, cela m’a beaucoup plu de travailler sur des problématiques de transports. Puis le besoin de rentrer en France a pris le dessus.

Après cette parenthèse américaine, comment envisagez-vous ce retour ?

J’ai envie de retrouver ma famille, mes parents qui prennent de l’âge, et puis tout simplement le service public. Boston m’a permis de devenir parfaitement bilingue et d’en apprendre beaucoup sur la culture américaine, l’importance du mécénat, mais je sens qu’il est temps pour moi de rentrer. Mon mari me dit alors : « Écoute, tu cherches, et puis quand tu auras trouvé quelque chose de bien, je te rejoindrai ». Manque de chance, je demande ma réintégration dans l’administration en février 2020, en pleine pandémie. Un mois plus tard, le confinement est annoncé… Faute de pouvoir voyager, je suis contrainte d’effectuer mes recherches à distance et mes entretiens sur Zoom. 

Ce sont finalement des amis de Boston qui m’aident à retrouver un emploi. Du fait de mes fonctions chez Keolis, j’étais devenue membre du conseil d’administration de la French American Chamber of Commerce et conseillère du commerce extérieur. Cela m’a permis d’être au contact d’un nouveau phénomène, la French Tech. Comme le mouvement est naissant, mes amis me suggèrent de l’aider à se structurer en France. La secrétaire générale du ministère des Finances, Marie-Anne Barbat-Layani, me reçoit et accepte avec bienveillance de me réintégrer pour promouvoir la French Tech à l’étranger. Je travaille aux côtés de Kat Borlongan puis Clara Chappaz et je vis une année passionnante. J’ai d’ailleurs l’occasion de me rendre au Consumer Electronics Show de Las Vegas, une opportunité formidable. 

Mais, en définitive, ce n’est pas mon monde et l’appel de la culture se refait pressant. Un jour, un ami me fait part d’un poste de directeur des services administratifs qui se libère à l’Institut de France. Comme il s’agit d’une vénérable institution, à la fois culturelle, de savoir, de tradition aussi, je postule. Je prépare assidûment mon entretien, je lis énormément de rapports de l’Institut, je dors très peu. Je suis entendue par un aréopage constitué de six secrétaires perpétuels et du chancelier de l’Institut, Xavier Darcos. Je déroule mon exposé et je suis très confiante quant à l’issue de l’entretien. Mais là encore, tout ne se déroule pas comme prévu. Xavier Darcos m’appelle quelques heures après et m’annonce que je n’ai pas été retenue. Mon cœur s’effondre. Il m’explique que j’ai impressionné le jury et m’invite à envisager le poste d’administratrice générale du Château de Chantilly. Je suis à la fois estomaquée et très déçue. 

Dans quel état d’esprit êtes-vous au moment de considérer ce poste d’administratrice générale du Château de Chantilly ?

Je suis persuadée de me retrouver en concurrence avec des milliers de candidats. Je n’ai jamais géré de musées auparavant et je suis convaincue de ne pas être retenue. Je tente néanmoins ma chance et travaille de nouveau d’arrache-pied. À l’époque, Chantilly traverse d’importantes difficultés budgétaires, notamment en raison de la fin du mécénat de l’Aga Khan. La rigueur budgétaire et le développement des recettes, notamment de mécénat, sont autant de leviers. Chantilly souffre également d’un problème de transport : dans l’esprit du public, le domaine est au diable vauvert, alors même qu’un TER le relie à Paris en 25 minutes. Mais persiste le problème du dernier kilomètre - que j’ai d’ailleurs appris chez Keolis -, celui de la concordance train-bus en l’occurrence. 

Au moment de travailler ma présentation, je fais le point sur mes compétences. Mes études d’histoire allaient me permettre de comprendre de l’intérieur le projet du duc d’Aumale, mon expérience de gestionnaire publique serait utile au moment où le domaine renouait avec une gestion entièrement publique, mon séjour américain était un atout pour développer le mécénat, mon passage chez Keolis me servirait à améliorer la desserte de Chantilly et la French Tech à faire vivre le musée autrement. 

Bien que destiné à être conservé en l’état en application des dispositions testamentaires du duc d’Aumale, j’envisage des expériences de réalité virtuelle ou augmentée afin de le rendre plus attractif. Devant le jury, j’ouvre ma présentation sur les transports et cela fait mouche : aucun autre candidat n’avait fait ce choix, comme je l’apprendrai plus tard. Quelques heures après, on m’appelle, cette fois-ci pour m’informer que j’ai été retenue. J’ai commencé par me convaincre que ce poste était fait pour moi et j’ai finalement convaincu tout le monde.

Comment vous épanouissez-vous à la tête du domaine, que vous administrez depuis mars 2022 ?

J’ai deux sources principales de satisfaction : la gestion des ressources humaines et ma fonction de représentation.

Les ressources humaines me prennent la majeure partie de mon temps. Dans un établissement de 150 personnes, c’est souvent très décourageant car les problèmes sont permanents, mais ce qui est merveilleux, c’est justement d’arriver à les régler. C’est ce qui me procure le plus de satisfaction, précisément parce que c’est difficile. À chaque fois que survient un nouveau problème, je suis traversée par un sentiment d’abattement puis rapidement, je me souviens du problème que j’ai réussi à résoudre la semaine d’avant et je reprends confiance dans ma capacité à gérer celui-ci.

Quant à ma mission de représentation, je prends un grand plaisir à me rendre à des événements tels que le concours d’élégance automobile Arts & Élégance, les Fééries de Chantilly ou encore les concerts. J’aime profondément l’aspect social de mon métier, la possibilité qu’il offre de parler aux gens, de rencontrer les élus locaux, les mécènes ou encore les collègues des autres établissements culturels. Les interactions humaines me nourrissent énormément.

S’agissant de mon quotidien, le lundi est plutôt dédié à l’interne : comité de direction hebdomadaire et rendez-vous individuels avec mes directeurs. Le mardi, je me rends généralement à Paris, où j’en profite pour rencontrer mes collègues de l’Institut de France, me rendre à des inaugurations, des expositions. Pour le reste, c’est mouvant : lecture des emails, rendez-vous, accueil de personnalités extérieures, visites avec des mécènes potentiels.

Pour rebondir sur le mécénat, quels sont vos plus grands enjeux aujourd’hui ?

Durant mes premières années, mon objectif était de retrouver un équilibre d’exploitation, de constituer une excellente équipe de direction et de chefs de service, et d’apporter de la sérénité, de la transparence, de l’humanité et de la bienveillance dans le management. Nous avons considérablement augmenté la fréquentation du domaine et les recettes en développant le marketing, l’événementiel, en organisant des expositions, des spectacles équestres. Nous avons fini par atteindre l’équilibre d’exploitation, ce qui relève de la prouesse pour un établissement culturel. 

Aujourd’hui, la situation est stabilisée, je peux ainsi me concentrer sur la viabilité à long terme du domaine. On peut toujours essayer de trouver quelques économies ici ou là, et je m’y emploie, mais le vrai potentiel est du côté des recettes. D’ailleurs, on me dit souvent que j’épuise mes équipes commerciales à force de chercher de nouvelles ressources financières ! 

Je travaille ainsi sur deux axes : l’international et le mécénat. Je reviens d’ailleurs d’un voyage en Chine, où était organisée une exposition conjointe avec une institution chinoise, le palais du Prince Gong, avec laquelle nous sommes jumelés. Il s’agit d’accroître notre notoriété à l’international pour augmenter la fréquentation, et par là-même le mécénat. J’ai d’ailleurs recruté il y a un an une directrice du mécénat, qui nous apporte déjà de nouvelles ressources. 

Notre vrai problème, c’est que notre excédent d’exploitation ne suffit pas à financer nos investissements. Et je ne parle pas de projets pharaoniques, mais de la simple remise en état de bâtiments classés monuments historiques. Pour l’anecdote, on a récemment estimé à 400 000 € la restauration d’un portail menant à des bureaux non ouverts au public. J’ai donc renoncé à l’opération, et nous serons condamnés à passer sous un portail étayé pour de longues années… Notre domaine forestier et immobilier est également un enjeu de rentabilité mais viabiliser un patrimoine vétuste n’est pas mince affaire. Je me bats pour conserver les subventions qui nous sont allouées mais ce n’est pas évident dans le contexte budgétaire actuel. Chantilly n’appartient pas à l’État, mais reste à mes yeux un joyau national qui remplit une véritable mission de service public. Nous avons donc besoin d’un soutien mesuré mais durable de l’État et des collectivités locales.

Et qu’en est-il de l’Opéra de Paris ?

Cela restera un rêve inachevé. Mais très sincèrement, je suis heureuse à Chantilly, c’est un lieu qui m’inspire et qui a besoin de stabilité. Ce rêve m’aura longtemps portée. Et c’est déjà beaucoup.

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Aurélien