Julie

« Je veux offrir à mes élèves ce que je n’ai pas eu, leur ouvrir le champ des possibles afin qu’ils puissent se projeter. »

Rien ne destinait Julie à l’enseignement des mathématiques. Littéraire dans l’âme, orientée vers les sciences parce que c’était « la voie à suivre » pour les bons élèves, elle a traversé une prépa éprouvante avant de trouver sa voie à la fac. De ce parcours, elle a tiré un roman et une passion pour la pédagogie. Aujourd’hui professeure dans un collège parisien, elle se bat pour que ses élèves trouvent leur place et fassent des choix éclairés pour leur avenir.

Julie Carry

Julie Carry, professeure de mathématiques au collège César Franck (Paris II)

Avez-vous toujours voulu enseigner ou bien est-ce arrivé sur le tard ?

Je suis fille de professeur et mon père adorait son métier donc cela a dû m’influencer. Ceci dit, plus jeune, je n’avais pas de métier en tête. J’ai toujours été très bonne élève, très scolaire, mais j’étais plutôt littéraire. J’ai lu tous les classiques et j’adorais écrire. Une fois au lycée, on m’a orientée vers la filière scientifique car c’était la voie à suivre quand on était bon élève, ce qui m’a conduite vers la classe préparatoire Physique, Chimie et Sciences de l’Ingénieur (PCSI). 

À la fin de ma première année de prépa, j’ai obtenu mon équivalence pour poursuivre en faculté avec un parcours en mathématiques fondamentales. Le choix du métier de professeur est arrivé à ce moment-là. À l’époque, les emplois d’avenir professeur (EAP) venaient d’être créés. Il y avait déjà une pénurie de professeurs de mathématiques, ce qui explique probablement que l’on soit venu nous chercher directement dans les amphithéâtres. Le principe était simple : on nous proposait de signer un contrat et d’être rémunérés pour assurer 12 heures hebdomadaires. En échange, on s’engageait à s’inscrire au concours pour devenir professeur. Cela m’a paru intéressant donc j’ai accepté. J’avais un tuteur, professeur en exercice, et je l’observais en classe. Je n’avais pas le droit de dispenser des cours mais je pouvais assurer l’aide aux devoirs. J’ai adoré ! J’ai ensuite obtenu ma licence en mathématiques avant d’intégrer le master Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (MEEF). Les 12 heures hebdomadaires sont devenues plus difficiles à assurer car il fallait que je jongle avec mes heures de cours ; pour autant, j’ai réussi à obtenir mon concours du premier coup en master I.

Dans votre roman « L’élitisme à la française », vous racontez la face cachée des classes préparatoires. Est-ce inspiré de votre propre expérience ?

Avec ce livre, j’avais besoin d’accoucher de quelque chose, je l’avais à l’esprit depuis longtemps. Il mêle mon expérience personnelle et des scènes que j’ai observées en prépa. À travers Alice, mon personnage principal, je raconte tout ce que j’ai vu de pire, qu’il s’agisse de la violence des professeurs ou bien de celle de certains parents vis-à-vis de leurs enfants. Je voulais raconter l’envers du décor.

Pour ma part, je pense que cela m’a nui d’arriver en prépa sans véritable projet. Je fréquentais des étudiants qui voulaient être pilotes depuis leur plus jeune âge, qui suivaient une discipline stricte. À côté d’eux, je ne me sentais pas légitime. Par ailleurs, je me suis retrouvée seule à Bordeaux, sans mes parents, et je n’avais pas la maturité nécessaire. J’oubliais de manger le soir, j’étais fatiguée… Je ne pouvais pas sortir et j’avais la tête dans le guidon. Je me suis accrochée et j’ai fini mon année mais cela a été très difficile. La vérité, c’est qu’en prépa, personne ne venait nous demander comment on allait. J’ai en mémoire cette professeure de physique, particulièrement méchante, qui avait pour habitude d’établir un classement quotidien de ses élèves. À l’occasion d’un oral, elle m’a profondément humiliée. Je me souviens encore de ses mots : « il ne faut pas prendre des gens de la campagne comme vous (…) vous n’avez pas le même niveau que les étudiants issus des grands lycées tels qu’Henri-IV et Louis-le-Grand (…) vous n’avez rien à faire ici ». J’ai également en tête cette phrase de la cheffe d’établissement le jour de notre rentrée : « vous êtes l’élite de la nation ». Je l’ai trouvée à la fois choquante et quelque peu ridicule. Malheureusement, on l’entend encore aujourd’hui. Cet élitisme a même conduit certains à me dire que j’allais rater ma vie en choisissant de continuer mon cursus en faculté.

Après l’obtention du concours de professeur, comment s’est opéré le choix de votre première affectation ?

Au moment des vœux, j’avais déjà cette volonté de travailler un jour en Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (INSPÉ) pour aider les professeurs en devenir. Je m’intéresse beaucoup aux conditions d’enseignement, peut-être grâce à mon tuteur de l’époque, qui m’a transmis l’envie de travailler la pédagogie. Pour être légitime, je voulais intégrer un établissement difficile, j’ai donc demandé un établissement classé en réseau d’éducation prioritaire REP+ à Bobigny. Sans surprise, je n’ai pas eu de difficultés à l’obtenir. 

Il y avait une vraie richesse culturelle au sein de l’établissement. Les élèves étaient assez violents verbalement et physiquement entre eux mais avec moi, ils étaient adorables. En cinq ans, je n’ai vécu qu’un seul incident grave avec l’un des élèves, qui s’est bien terminé même si je dois reconnaître qu’il a laissé des traces. Je bénéficiais aussi d’un grand respect des familles, dont certaines, en difficulté, me sollicitaient pour remplir des documents administratifs. Je sortais ainsi de mon rôle de professeure pour endosser celui d’éducatrice.

Après deux années dans ce collège, je suis devenue formatrice en éducation prioritaire (FEP), j’accompagnais les équipes pédagogiques des établissements du réseau REP et REP+. C’était passionnant. Je répartissais mon temps entre mes 9 heures au collège et mes 9 heures en tant que FEP. Je travaillais avec une équipe pluridisciplinaire de Seine-Saint-Denis et j’aidais les jeunes collègues à gérer leurs classes, à mettre en activité leurs élèves. 

Après cinq ans à Bobigny, j’ai réussi à acquérir suffisamment de points pour demander une mutation au sein du collège public César Franck, dans le deuxième arrondissement de Paris. Là encore, je l’ai obtenue sans difficulté, en raison de la pénurie persistante de professeurs de mathématiques.

Votre quotidien au collège César Franck est-il différent de celui de Bobigny ?

Je ne fais plus du tout le même travail, c’est important de le dire. Il a fallu que je reprenne l’ensemble de mes cours pour l’adapter au profil de mes élèves. À Bobigny, ils ne se rendaient jamais à Paris. Là, ils sont en plein centre, ils font régulièrement des sorties culturelles avec leurs parents, visitent le Louvre… Les nombreux logements sociaux du deuxième arrondissement permettent néanmoins une mixité sociale, et l’entraide entre élèves est réelle : j’en vois beaucoup progresser au fil des années. 

Depuis la rentrée, j’ai des élèves de 6ᵉ, 4ᵉ et 3ᵉ et je mène chaque année de nouveaux projets avec eux. Je suis liée par les programmes et l’ensemble des chapitres qui doivent être enseignés durant l’année mais pour le reste, j’ai une relative liberté. Je peux emmener les élèves à la Cité des sciences et de l’industrie, organiser un séjour à la montagne ou encore mener un projet en lien avec l’IA. 

L’un de mes combats, c’est l’égalité entre les filles et les garçons dans les sciences. Les statistiques montrent qu’il n’y a pas assez de filles dans les filières scientifiques, raison pour laquelle je m’attache à leur démontrer qu’elles y ont toute leur place. L’année dernière, j’ai invité des étudiantes de l’école Mines Paris - PSL afin qu’elles témoignent. Plus globalement, je sollicite des professionnels aux profils divers afin qu’ils viennent raconter leur parcours. Je m’intéresse aux métiers peu ou moins connus, je veux offrir à mes élèves ce que je n’ai pas eu, leur ouvrir le champ des possibles afin qu’ils puissent se projeter. Qui plus est, c’est en lien avec les demandes institutionnelles qui nous invitent à parler d’orientation en 3ᵉ.

Je monte actuellement avec des élèves de 4e un projet autour de l’IA, qui porte sur l’égalité filles-garçons et vise aussi à rendre les mathématiques ludiques grâce à des applications concrètes. En l’occurrence, il s’agit de recueillir et d’analyser des données issues de l’activité sportive des élèves. Ceci dit, il se peut que je me heurte à la question des moyens financiers, comme c’est le cas parfois. Je vais tenter d’obtenir des subventions pour ce projet mais le temps que je vais y consacrer ne sera presque pas rémunéré.

Ce manque de moyens, comment se matérialise-t-il au quotidien ?

À Bobigny, il était criant. Je changeais régulièrement de salles et il n’y avait pas assez de chaises dans certaines, ce qui me contraignait à aller en récupérer dans les salles adjacentes. Je remontais régulièrement l’information mais je n’ai pas vu de changements. En tant que FEP, j’entendais également beaucoup d’établissements de Seine-Saint-Denis se plaindre du même problème.

Quand j’ai commencé ma carrière de professeure, j’avais les élèves par demi-groupe sur chaque niveau au moins une heure par semaine. Pour les opérations élémentaires, je pouvais consacrer plus de temps aux élèves en difficulté. Aujourd’hui, ces demi-groupes ne sont maintenus que pour un seul niveau, 6ᵉ ou 3ᵉ, au choix des établissements. J’entends parfois des parents évoquer une baisse du niveau des professeurs mais le fond du problème, c’est la baisse du nombre d’heures face aux élèves. La réalité, c’est que l’on fait ce que l’on peut avec ce que l’on a.

Tous les ans, nous, les professeurs, devons nous battre pour obtenir davantage de ressources financières et c’est pesant. Beaucoup d’entre nous voient leurs projets arrêtés, faute de moyens. Et parallèlement à ce manque de ressources, c’est parfois un simple changement de direction qui entraîne l’arrêt d’un projet. Cela a été mon cas cette année avec le projet que j’ai initié dans l’établissement dans le cadre du dispositif « Devoirs faits ». J’y proposais des activités innovantes sur tablettes, j’y ai consacré énormément de temps et d’énergie pendant trois ans mais il m’a été retiré à la rentrée de septembre alors même qu’un conseiller du rectorat m’avait félicitée pour le travail accompli.

Et la suite, comment la voyez-vous ?

La suite fait écho à mes débuts. Dans le cadre de mon emploi d’avenir, j’ai passé trois ans à observer un professeur, mon tuteur, que je trouvais formidable. Je réfléchissais en permanence à la manière de mieux faire. Quand les élèves ne comprenaient pas certains concepts simples tels que l’addition de fractions, j’imaginais de nouvelles approches pour les aider. 

Aujourd’hui, j’ai deux stagiaires de mathématiques au collège, de futurs professeurs, que j’ai avec moi une journée par semaine. Je prends un vrai plaisir à chercher ce que je peux leur apprendre. Je fais également partie d’un Groupe d’Intégration Pédagogique des Technologies de l’Information et de la Communication (GIPTIC), au sein duquel on se réunit de manière hebdomadaire pour parler des innovations technologiques. J’ai besoin de continuer de me former en permanence. Il y a deux ans, j’ai suivi un master de didactique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne dans le but de pouvoir enseigner la pédagogie en INSPÉ auprès de futurs professeurs. Qu’il s’agisse du CAPES ou de l’agrégation, on vérifie que la personne est un bon historien ou un bon mathématicien mais il y a très peu de questions sur la pédagogie, ce qui est une vraie lacune. Grâce à ce master, j’ai étudié la psychologie du développement de l’enfant, un savoir fondamental pour tout professeur. Idéalement, je voudrais pouvoir partager mon temps entre l’enseignement au collège et à l’INSPÉ. Je n’exclus pas non plus l’idée de rédiger une thèse en didactique. Mon projet sur l’IA, s’il se concrétise, va me permettre de recueillir un grand nombre de données issues des travaux de mes élèves, qui pourraient tout à fait la nourrir. 

J’ai besoin de mener de nombreux projets en parallèle, je m’épanouis en faisant des choses à côté de mon métier de professeure. Je reste passionnée par tout ce qui concerne la pédagogie et la didactique. Et le jour où je m’ennuierai dans mon métier, j’espère que je partirai.

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Anne